GILL ET

LA DERNIERE

SEDENTAIRE

Par Gérard HERNANDEZ

 

Ils diront (peut-être)…

 

On reste incertain, entre le tragique et le burlesque (…)

Le monde de l’Instruction

 

Il divertit et il inquiète (…)

Les carnets pédagogiques

 

Il n’y a là, vraiment, rien d’invraisemblable, et l’on aurait bien tort de croire, sous prétexte que cette nouvelle est enlevée, que le sérieux avertissement qu’elle contient doit être lui aussi pris pour une farce !

L ‘Univers de l’Education

 

(…) On ressent «gill et la dernière sédentaire » non pas comme une comédie noire, mais comme la confirmation de nos terreurs.

Parmi les CDI

 

 

(…) Pour voir aussi grand, et en même temps aussi précis, il faut être documentaliste. Gérard HERNANDEZ exprime par l’absurde le génie d’une profession, à qui rien de surhumain n’est étranger, qui vit quotidiennement dans la familiarité de la démesure.

Bulletin de la FADBEM

 

 

A la fois cri, réflexion et discours, ce cours récit s’inscrit violemment dans l’espace contemporain tout en s’ouvrant à une intemporalité qui le sublime (…)

La Lettre des Formateurs

 

(…) Camarades, pour avoir, avec ce «texte » petit-bourgeois, sali et ridiculisé  le lumineux combat de la classe ouvrière, l’auteur recevra bientôt le prix de sa trahison : douze balles – prolétariennes – dans la peau.               Capital, Go Home !

 

 

(…) Un pamphlet  ignoble, rédigé par un métèque cosmopolite, apatride et anarchiste pour saper les fondements de notre civilisation judéo-chrétienne. Pour cette forfaiture, une seule récompense s’impose : douze balles – françaises – dans la peau. Et vite.

La «minute» de Vitrolles

 

 

- Bonjour Hal !

- Bonjour, Lara, répondit la voix masculine synthétique.

- Hal, peux-tu ouvrir le sas d’accès au Centre ?

Hal examina la pupille de l’œil de Lara Proft et fit pivoter la porte donnant accès au Centre.

- Il ne fait pas bien beau, lança Lara en pénétrant dans le vaste Centre de Documentation et d’Information. Lara, quoique âgée maintenant, avait gardé intact le charme de sa jeunesse.

- C’est un temps conforme aux normales saisonnières, précisa Hal dont les capteurs extérieurs lui fournissaient toutes sortes d’informations. J’ai ouvert les volets et mis en marche les ordinateurs accessoires. Cet éclairage te convient-il ?

- Tout à fait, répondit Lara, je te remercie.

Vendredi 22 novembre 2042. Lara Proft, documentaliste, était rassurée par la présence et l’aide apportée par Hal, l’ordinateur bio-électronique du Centre. Hal assurait la sécurité des bâtiments. Il effectuait sans défaillances ses missions de télésurveillance et de contrôle. Il gérait avec brio la «foire aux questions » du Centre.

Ce dernier était vaste et lumineux. Au loin, on percevait l’agitation des rues de Paris, mais rien ne venait vraiment troubler ce lieu de recherche et de détente.  Lara considéra les trois ensembles qui constituaient  son domaine : d’abord un service de documentation tel qu’il pouvait exister au milieu du XX° siècle (avec son fonds documentaire, ses fiches de classement documentaire, ses textes officiels, etc.), puis un Service de Documentation et d’Information (SDI) caractéristique de la fin des années 1970 (avec ici aussi une bibliothèque et un meuble contenant les fiches documentaires, mais avec également des présentoirs proposant des journaux et des revues de l’époque, des expositions et travaux réalisés par les élèves, une audio-vidéothèque ), et enfin un Centre de documentation et d’Information, tel qu’il se présentait à la fin du XX° siècle (avec ses ordinateurs, ses lecteurs de Cédéroms et de «disques numériques polyvalents », ses antennes satellites).

 C’était un monde à son image, efficace,  humaniste et chaleureux.  Une vitrine offrait aux regards des visiteurs deux objets remarquables : un des premiers livres électroniques effaçables, et un prototype de casque d’apprentissage virtuel, qui se généralisa après l’an 2 000. Sur un mur, un peu en retrait, trônaient  les images virtuelles en 3D  des deux principaux concepteurs de ces CDI, l’inspecteur général Tallon et l’inspecteur général Marcel Sire. 

 

Après avoir jeté un rapide coup d’œil au secteur placé sous sa responsabilité, Lara Proft s’installa à son bureau et questionna Hal.

- Hal, peux-tu afficher le courrier électronique ?

Hal était programmé pour filtrer les messages publicitaires non sollicités, les fameux spams, qui pouvaient parfois bloquer son «adresse universelle ». Hal traquait et détruisait sans états d’âme les cookies indésirables.

 Le courrier apparut à l’écran. Lara, tout en prenant connaissance des messages, s’efforçait de ne pas s’attarder sur les données qui défilaient en continu au bas de l’écran. Il s’agissait des informations prioritaires que le gouvernement adressait à chaque citoyen pour le tenir informé du principal sujet qui inquiétait à nouveau le pays, le regain des combats dans le protectorat de la Kososlavie.

Les nouvelles, plutôt rassurantes, confirmaient ce qui avait été diffusé dans les transports en commun : durant la nuit, nos troupes, au sein de l’Entente, ont identifié leurs cibles et traité leurs objectifs par des frappes sans causer de dommages collatéraux. L’Etat-major a bien commencé à utiliser nos nouvelles armes génétiques, élaborées pour handicaper gravement et rendre stériles nos adversaires. Ces «opérations » s’effectuent, comme l’impose notre Constitution, sans violences, et au meilleur prix. Nos soldats  - dont la Paix est le métier - poursuivent, par ailleurs, leurs missions humanitaires.

Quelles réalités troublantes pouvaient bien se cacher derrière ces communiqués laconiques ? Lara n’en savait trop rien. Et d’ailleurs, cela se passait bien loin, alors… Alors il fallait faire confiance aux militaires et  aux chercheurs. Tant que les sondages quotidiens s’avéreraient positifs, ces derniers garderaient toute la confiance de la classe politique. Un sentiment de lassitude envahit Lara : quand tout cela allait-il donc se terminer ?

 

Elle se mit au travail. Maintenant son esprit était calme et concentré. Elle venait de recevoir quelques exemplaires, rares aujourd’hui, de livres de la fin du XX° siècle consacrés aux CDI (c’était alors la grande période du concept de «projet pédagogique » ). Elle commença donc l’indexation et le catalogage de ces documents.

 

L’après-midi était déjà avancé quand la voix de Hal annonça :

- Lara, une visite pour toi.

- Ouvre le sas, demanda Lara.

- Bonjour Lara !

Une jeune femme aux cheveux blonds et souples jetés en arrière, à l’allure sportive et délicate,  entra dans le Centre. Un caniche nain la suivait fidèlement. Un gobelet de pepcola «light »à la main, elle se dirigea vers Lara.

- Madame la Documentaliste, comment vous portez-vous aujourd’hui ? glissa-t-elle joyeusement en embrassant Lara.

- Mais fort bien, mademoiselle ma nièce ! répondit cette dernière à sa jeune visiteuse. Lara observait sa nièce. A chacune de leurs rencontres elle ne pouvait s’empêcher d’éprouver  le même sentiment d’étrangeté : sa nièce Léia était la copie conforme de sa sœur cadette, Pandora. Mais elle était plus qu’un être humain ressemblant fortement à l’un de ses parents. Léia, comme de nombreux enfants maintenant, était une «copie » génétique de sa mère Pandora, un clone.

Les progrès de la science avaient été si foudroyants que cette mutation fondamentale – mise au point par l’équipe du professeur A. HUXLEY - s’était très rapidement banalisée. Pandora avait bien réfléchi : valait-il mieux mettre toutes les chances de son côté ou laisser sa part au hasard ? Pandora avait choisi de se «recréer » elle-même, non sans avoir fait modifier par les chercheurs le patrimoine génétique de sa copie à «naître », pour échapper aux tracas causés par les compagnies d’assurance dont les tests constituaient maintenant une étape incontournable pour obtenir un emploi ou un emprunt.

Pandora voulait que Léia échappe à l’exclusion qui touchait une partie de la société : elle décida d’adapter son «double » aux prescriptions du nouveau code de santé publique. Dans cette société basée sur l’excellence,  Léia était insensible aux nombreuses maladies dues à la pollution et aux effets secondaires générés par les organismes génétiquement modifiés : Léia était programmée, scientifiquement, pour réussir, pour servir de modèle. Léia représentait le comble de la modernité.

 

- Chère Lara, précisa la jeune femme, je devais travailler cet après-midi avec notre responsable  du réseau  pédagogique mondial, mais des «fouineurs» (ou des «pirates » recrutés par nos concurrents ?) sont parvenus à couper la climatisation interne de nos bureaux à Seattle : notre «barrière de sécurité» n’ayant pas contrôlé les accès à l’extranet, la brigade fédérale de répression de la criminalité informatique a ouvert une enquête et questionne nos collègues. La réunion est reportée et me voici libre de te consacrer quelques instants pour répondre enfin à ton invitation et découvrir quelques-uns uns des secrets de ton Centre.

- Il n’est jamais trop tard ! répondit Lara, qui ne cachait pas l’admiration qu’elle portait à sa jeune «nièce », même si, parfois, leurs points de vue pouvaient s’opposer. Léia n’avait pas vingt ans quand elle créa Amagazine.com, une société spécialisée dans le conseil pédagogique, qui valait aujourd’hui quelques millions d’Eurodollars.

- Tiens, ajouta-t-elle, regarde ces vieux livres  sur mon bureau : ils évoquent les modifications de statuts des personnels qui ont travaillé dans …

- Un instant ! Léia leva un doigt impératif. Excuse-moi, mais mon ordinateur-poignet me signale une nouvelle orientation du marché financier  mondial. Laisse-moi quelques instants pour passer mes ordres.

Lara ne s’offusqua pas outre mesure. Elle savait que sa nièce, comme tous les cadres qui avaient la chance d’avoir un emploi, possédait un portefeuille d’actions boursières. Il était primordial de suivre, en temps réel,  les fluctuations des  valeurs du marché : là se faisaient, en toute légalité, les fortunes les plus rapides. Léia, spécialiste – entre autres – des montages financiers, avait connu une réussite foudroyante, mais cette  boulimique du travail, profitait peu de ses toiles de maître (un investissement spéculatif, mais aussi affectif) et de son  jet privé.

Lara avait choisi une voie bien différente. Elle ne voyait pas d’un bon œil cette concurrence féroce et permanente ; elle avait fait un choix qui l’avait marginalisée : elle était restée, tout simplement, une salariée. Lara bénéficiait donc de congés de fin de semaine et de quelques périodes de vacances.

- Voilà, c’est fait ! claironna Léia, et son sourire s’ouvrit largement.  Les marchés financiers sont cyniques : ils brûlent ce qu’ils ont adoré. Aujourd’hui, l’augmentation de la pollution, les embouteillages désormais inextricables et la rareté des espaces urbains de stationnement,  tout cela a une conséquence logique et attendue : l’effondrement des cours du secteur automobile. Rien ne vaut «l’immatériel », la valeur refuge du présent et de l’avenir ! Tu connais la phrase que Gill aime à nous répéter : « les consommateurs achètent ces produits non pour leur nouveauté, mais pour l’imaginaire qui leur est associé ». Et tout cela s’est encore accéléré depuis notre entrée dans la zone Eurodollar.

 

Lara écoutait. Parfois elle s’emportait contre le réseau de relations (source de ses informations boursières confidentielles) auquel appartenait Léia depuis son passage à la prestigieuse et virtuelle  «école polytechnique d’administration et de commerce ». Les anciens élèves étaient maintenant passés aux commandes des grandes sociétés, et ils constituaient un groupe (les «rémoras») soudé et solidaire. Sans jamais apparaître au premier plan, ils avaient comme objectif d’apporter le bonheur aux peuples de la fédération.

Lara devait bien le reconnaître, c’était avec l’appui bienveillant de ce réseau  qu’elle avait réussi à acheter, à un prix très raisonnable, une petite maison à Marne-le-Vallon, près de Paris, dans la ville modèle construite et gérée par Euro-Mickey. En ces temps de violence tribale urbaine, un logement dans une ville idéale, «sécurisée » nuit et jour, où les «sauvageons » n’avaient pas leur place, cela, à ses yeux,  n’avait pas de prix.

 

- Bien, reprit Lara, je t’expliquais donc  l’évolution des personnels qui ont travaillé dans les CDI.

- Je crois me souvenir, précisa Léia, que ce secteur n’a pas échappé aux évolutions qui, lentement mais sûrement, ont bouleversé la société …

- Tu as parfaitement raison, rappela Lara. Dans un premier temps, des besoins nouveaux sont apparus dans les établissements scolaires : on mit d’abord en place les structures matérielles. L’évolution rapide entraîna  une demande de reconnaissance des documentalistes. Un CAPES fut créé pour officialiser le volet pédagogique de leur fonction : c’est ce concours qui m’a permis de rentrer      (après avoir mené une vie de bâton de chaise…) dans la fonction publique, il y a maintenant longtemps de cela …

- Ah, interrompit Léia, nous y voilà ! La fonction publique, avec tout ce que cela sous-entend de freins et de dysfonctionnements !

- Non, chère nièce, tu fais erreur. Les documentalistes se battaient pour offrir le meilleur service à ce que l’on appelait «la communauté éducative ». Les bouleversements technologiques étaient constants ( informatisation, produits ludo-éducatifs, passage à l’Internet, etc.), et chaque fois il fallait s’adapter, donner le meilleur de soi-même, innover dans ses pratiques pédagogiques… une période pleine d’effervescence, et tellement motivante !

- Et qui pourtant a bien pris fin … repartit suavement Léia.

- Oui, reconnut avec amertume la documentaliste. A la fin du siècle précédent, la société apparut désormais plus difficile à décrypter : peu à peu, chacun régla sa conduite selon les circonstances, et abandonna ses convictions.

- Convictions trop souvent synonymes de blocage et d’immobilisme, asséna Léia.

- Certains étaient de cet avis, d’autres non, constata Lara. Une chose est certaine, poursuivit-elle, sous couvert de valorisation de l’autonomie et de l’authenticité, la fin du siècle passé a vu le triomphe de la logique marchande et du repli sur soi. L’évolution a été très rapide : des personnels précaires, flexibles, sans formation, ont été brutalement injectés dans les CDI.

- Sans doute, objecta Léia, mais la précarité donne une formidable motivation ! Et quelle économie réalisée dans le Budget de l’Etat !

- On le dit, on le dit, reconnut Lara. Après un premier essai avec les Contrats Emploi-Solidarité, les emplois-jeunes recrutés vinrent compléter l’action des documentalistes, puis ils les remplacèrent peu à peu  (au motif, précisèrent les sphères gouvernementales et les parents, qu’il était important d’ouvrir les CDI le soir et pendant les vacances scolaires) ; enfin ils prirent leur place, à la satisfaction générale.

- Un progrès social indéniable, conclut Léia, pour qui l’Histoire avait un sens. Mais tous ces «petits problèmes » me semblent déjà si lointains ! C’était avant la révolution du grand réseau !

 

 

- Oui, le grand réseau, reprit Lara, rêveuse… J’ai, dans les archives du Centre, des documents sur cette période charnière. Hal, peux-tu nous diffuser la déclaration de Monsieur A. THALI, le Ministre de l’Instruction virtuelle de l’époque, à l’occasion des journées «Entreprises et Education » ?

La lumière baissa, et un homme corpulent au visage  barré de lunettes apparut sur le mur d’images. Derrière lui se dressaient le drapeau tricolore et le drapeau de la fédération Euro-américaine.

 

- Tous les parents constatent comme moi, souligna d’un ton grave le Ministre du Rassemblement Pour le Socialisme Populaire, le relatif discrédit des maîtres aux yeux des élèves confrontés à  la masse du savoir dispensé par les médias et aux besoins du temps. Notre gouvernement a décidé de réagir vigoureusement et de confier au secteur privé, seul capable d’une réelle innovation, le soin d’apporter à chacun, selon ses besoins, un véritable savoir.

Chacun d’entre nous doit donner un sens plus personnel à sa vie, doit réaliser toutes ses potentialités. Le rôle de l’Etat doit être limité au strict minimum (le gouvernement sait combien il peut compter sur votre générosité pour aider nos compatriotes qui, de manière temporaire, n’ont pas encore intégré la société idéale que nous bâtissons).

 C’est pourquoi, dorénavant, pour les enfants comme pour les adultes, les autoroutes de l’information permettront de multiplier, dans le plaisir de la découverte, les lieux et les moments d’apprentissage. Les sociétés Borchette et Berousse ont fait des propositions intéressantes que nous avons examinées et retenues : l’enseignement direct des maîtres, véritable fardeau financier pour la collectivité,  va enfin pouvoir disparaître… Moins d’Etat signifie moins d’impôts, donc plus de Justice.

Notre gouvernement ira plus loin dans son combat : nous nous engageons à donner à chacun les moyens d’apprendre en fonction de ses capacités génétiques, de ses talents propres. Le grand rêve va se réaliser : grâce à Fédération Télécom, l’accès au grand réseau se fait désormais, vous le savez, par satellite. Chaque étudiant, chaque adolécran  de notre pays pourra enfin suivre directement, sur son orditévé  les cours des meilleurs professeurs de Harvard ou du M.I.T ».

L’image s’estompa. Hal rétablit l’éclairage.

- Et ce fut un bouleversement complet, rappela Lara. Les sociétés privées du secteur des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication remplacèrent rapidement les anciens professeurs par des matriceurs (fabricants des programmes et des diplômes), des aiguilleurs (ceux qui orientent les élèves et sanctionnent, sur le réseau, leurs efforts d’un diplôme) et les tuteurs (ceux qui aident à utiliser les programmes). Chaque élève communiquait dorénavant avec ses professeurs et avec les autres élèves par le réseau. C’en était bien fini de l’école de Jules - Luc  Ferry !

- Certes, reconnut Léia, mais quelle progression foudroyante pour le chiffre d’affaire de notre société ! Notre politique commerciale (basée sur «l’écrémage » et le «picorage ») a été une réussite complète ! Depuis cette époque, notre Président parle vraiment d’égal à égal avec les chefs d’état des pays les plus puissants de la planète.

 

Cette arrogance naturelle avait le don d’agacer Lara. Elle se leva et saisit sur une étagère un vieux livre imprimé, comme on le faisait encore à l’époque, sur du papier.

- Regarde, dit-elle d’une voix étranglée, un livre de Philippe MEIRIEU. Son titre : « l’école ou la guerre civile »

- Le même Philippe MEIRIEU qui travailla ici, dans ce bâtiment, à l’époque où il abritait encore l’Institut National de la Recherche Pédagogique ?

- Lui-même. Je te lis un extrait de cet ouvrage : « La tâche de l’école est d’instaurer un dialogue fructueux entre les convictions, de préparer à une démocratie délibérative entre les individus qui s’écoutent, cherchent à se comprendre, et débattent entre eux de manière exigeante et rigoureuse ».  Voilà, dit-elle avec émotion,  des phrases fortes, qui sonnent comme un appel ; voilà un programme ambitieux, une ligne claire et droite tracée pour préparer l’avenir !

 

- Un programme généreux, approuva Léia, mais qui n’a pas été entendu. En effet, (et tu ne pourras que partager  ce constat sociologique), le système éducatif, tel qu’il était avant la mise en place du «grand réseau », était devenu flou, ses finalités obscures, son fonctionnement suspect parce qu’aucune réponse institutionnelle clairement énoncée n’avait été apportée aux questions pédagogiques, culturelles et sociales qui ébranlaient cette institution. Et j’ajouterai, même si je sais que ce rappel ne te fais pas plaisir, que ce système aujourd’hui dépassé était fortement inégalitaire, toutes les données le prouvent. « L’ascenseur social » était en panne, la «fracture sociale » s’élargissait, et beaucoup d’élèves passaient de longues heures à s’ennuyer face à leurs professeurs…

 

Lara resta songeuse un court instant. Certes, le système scolaire qu’elle avait connu dans sa jeunesse était inégalitaire et facteur de tensions, mais l’école était restée l’institution qui avait échappé le plus longtemps aux phénomènes massifs de ségrégation, de communautarisme  et d’exclusion qui caractérisaient maintenant l’ensemble de la société.

 Aujourd’hui, chaque élève avait accès à des programmes éducatifs sur le grand réseau, mais, comme l’avait mis en évidence le grand sociomédiologue Eric BLAIR (dont les travaux sur les rapports entre  l’immatériel et les structures sociales postindustrielles  faisaient référence),  certains programmes étaient beaucoup plus ludiques que les autres... Tous les parents n’auraient pas la satisfaction de voir leurs enfants suivre les cours et obtenir les diplômes délivrés par les universités virtuelles les plus cotées de la Fédération, les universités américaines…  Mais attention, pensa Lara : sans doute faut-il accepter, aujourd’hui encore, des ajustements, des remises en cause parfois douloureuses. Elle avait déjà été témoin de tant de bouleversements tout au long de sa vie professionnelle…

 

- Je sais, Lara, que tu as trouvé dramatique la disparition, pourtant inévitable, des établissements scolaires, des professeurs… et des CDI. La reconversion de ces personnels a été douloureuse : il leur a fallu quitter un statut protégé, et livrer chaque jour une rude bataille  pour travailler en suivant les évolutions de la société. Ils sont eux aussi devenus des «nomades ». Mais, en établissant, sur les conseils de Gill, le primat de l’économique sur le politique, le gouvernement  a donné au pays la bonne formule pour retrouver sa vitalité. Nous en sommes bien la preuve.

Léia s’était approché et avait passé son bras autour de l’épaule de Lara.

- Et puis ma chère tante, ton cas constitue une sorte d’exception. Notre groupe a une dimension planétaire ; et nous visons la première place dans notre secteur ! Toi, tu as réussi à nous convaincre que l’expérience acquise dans les CDI pouvait encore être utile pour développer nos produits pédagogiques sur le grand réseau et accroître nos performances créatives. D’une certaine manière, tu es ici, dans ce Centre, avec tous ces objets qui t’entourent, la dernière documentaliste ! Ah ! un instant, mon ordinateur-poignet m’indique des éléments nouveaux dans l’offre d’achat lancée par notre société sur les parfums Laurent Saint-Yves … Cette opération peut se révéler extrêmement fructueuse, puisque, ce n’est presque plus un secret, nos chercheurs sont sur le point de réussir la transmission olfactive sur le réseau. Notre groupe sera le mieux placé sur ce nouveau marché très porteur !

 

« La dernière documentaliste »… ces mots résonnaient encore aux oreilles de Lara.

La journée se terminait. Après avoir salué Hal qui allait, pendant les prochaines heures, veiller à l’entretien du matériel du Centre et communiquer à «Sentinelle Pirate », l’ordinateur du Ministère de la Surveillance et du Patriotisme la liste des opérations effectuées dans la journée, Lara, s’appuyant sur sa canne, quitta le bâtiment, siège français de la société.

 Une pluie fine et glacée la fit frissonner. Il faisait nuit. Un embouteillage paralysait la capitale. L’air, à Paris comme dans l’ensemble de la partie européenne de la Fédération, était de qualité très médiocre. Lara cotisait depuis plus de cinquante ans, mais l’heure de la retraite n’avait pas encore sonné … Elle savait qu’elle devrait encore porter longtemps son masque filtreur d’air en se rendant à son travail. Résignée, mais l’âme en paix, elle marchait lentement vers la toute récente station de métram, baptisée  « E.t. Spielberg », en hommage au bien-aimé Président de la Fédération Euro-américaine, récemment disparu.

Elle passa, sans un regard, devant un immense panneau vidéo publicitaire qui appartenait à l’entreprise qui l’employait. On y voyait un homme, à la silhouette d’éternel adolescent, vanter, depuis le luxueux salon du « Spirit of Lucas », sa station spatiale privée, les mérites d’une nouvelle version du logiciel qui équipait depuis bien longtemps, tous les orditélés sur la Terre et sur Mars,  le fameux                «W-Fenêtres ».

De toute sa hauteur, la gigantesque image de Gill Bates,  le richissime patron de l’empire Microtosh, observait, un  sourire carnassier aux lèvres, Lara Proft, la dernière documentaliste.

 

F  I  N

 


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