Bulletin d’alerte : « De fortes tourmentes,  déroutantes voire localement violentes,

sont à craindre dès aujourd’hui sur une grande partie du système éducatif »

 

Orange Bouyg-Esséfère, élancée, élégante, la quarantaine dynamique, des cheveux couleur miel, ouvrit la porte du centre de documentation  où elle travaillait depuis une dizaine d’années maintenant. En cette fin de printemps, elle se rendait au travail avec plaisir, convaincue d’accomplir un travail pédagogique important auprès des élèves. Elle aimait sa fonction d’enseignante-docucumentaliste car elle pouvait transmettre aux élèves ce qui constituait le carburant de sa vie : l’exploration de la réalité, la possibilité de confronter les opinions, de rendre compte des contradictions, de dénoncer les subterfuges. Elle pensait sincèrement pouvoir exercer cet examen des choses et des gens au cœur même du système éducatif, ici, dans ce collège « Gilles-Jack Fillon » où elle était en poste. Sa première tâche consista, comme tous les matins, à « réveiller » les dix ordinateurs connectés à Internet que les élèves n’allaient pas tarder à utiliser.

 

 

Première heure : 80 % d’une classe d’âge au Bac

A peine la porte du CDI ouverte, un groupe d’élèves de sixième, très agité, envahit la salle. Ils avaient le choix de rester en étude, de se rendre au foyer ou de venir au CDI. L’ambiance conviviale de ce lieu, la présence de bandes dessinées et de l’Internet, tout cela constituait un facteur puissant d’attraction pour ces jeunes collégiens. Bientôt, chaque élève choisit une place, se consacra à ses occupations, et un calme relatif s’établit. Le soleil n’avait pas encore déchaîné toute sa puissance. Avant d’aider ses collégiens dans leurs recherches, avant de les soutenir et de les encourager, Orange jeta un coup d’œil sur la presse locale du jour précédent. SUD-OUEST consacrait un article au baccalauréat 2006. Une phrase, en fin d’article, lui fit froncer les sourcils : « Loin des 80% d’une classe d’âge espérés au milieu des années 1980, les bacheliers ont représenté, en 2005, 62,5 % d’une génération ». Tout en réfléchissant, Orange rangea les livres de « lecture suivie ». Donc, la société tout entière avait maintenant intégré l’idée que la sphère politique, les gouvernements successifs, pouvaient définir le niveau scolaire de la jeunesse, et surtout le faire progresser par Décret !… La réussite pour tous n’était plus un objectif, lointain et envisageable, mais un impératif social immédiat. Quel en était le prix ? TF1, dans un récent journal télévisé du soir, avait donné au public une des clés qui avait permis la réussite d’un tel processus : deux correcteurs du baccalauréat, questionnés sur l’importance de la maîtrise de l’orthographe par les candidats, avaient expliqué, avec sincérité, qu’ils étaient seulement « attentifs au sens des phrases écrites par les lycéens ». Les consignes ministérielles étaient de « n’enlever que deux points aux futurs étudiants qui ne possédaient pas encore des capacités d’écriture qui relevaient – normalement – du collège ». Orange se souvenait de sa surprise en entendant, au cours de ce même reportage, une enseignante d’Histoire Géographie en classe de Terminale expliquer aux téléspectateurs que « les corrections de la langue française n’entraient pas dans ses compétences »… La sonnerie retentit, interrompant ses réflexions ; les élèves, qui avaient  déjà rangé leurs cartables, se précipitèrent dans la cour de récréation.

 

 

Deuxième heure : mutants

La journée avançait, une  brise, à la fois chaude et légère, agitait déjà l’atmosphère. Orange ferma la fenêtre qui donnait sur la rue : le bruit occasionné par la circulation automobile du centre-ville se répercutait sur les façades du collège et lui donnait la migraine. Tant pis pour la chaleur ! D’autres élèves, de cinquième et quatrième, avaient choisi de se rendre au CDI. Ils devaient effectuer quelques recherches, à la demande des enseignants d’arts plastiques et d’éducation musicale. Orange circula parmi eux pour les guider, au besoin, dans leurs apprentissages de recherche documentaire. Elle avait beau les connaître, ses élèves, les observer depuis des années, cohorte après cohorte, elle était chaque fois émerveillée des talents et des aptitudes qu’ils manifestaient. Les élèves, aujourd’hui, savaient saisir des données, les exploiter, les valoriser dans différents types de documents, les conserver, les classer, les échanger, etc. Les fichiers de textes, de sons, d’images fixes et animées constituaient les briques avec lesquelles ils construisaient – sans difficulté apparente – le socle de leur savoir. C’était une révolution ! La génération proche de la retraite avait débuté avec le transistor, Orange avait été témoin de la multiplication des chaînes, et aujourd’hui la révolution technologique passait par les consoles de jeu, le téléphone « 3 G »  et par l’Internet. Les élèves baignaient, sans difficultés majeures, dans une technologie en mutation permanente dont ils connaissaient, dès la sixième, les nombreuses possibilités : « M’dame, c’est quand que vous aurez des écrans plats au CDI ? », « vos Windows 95 sont nuls, il va falloir vous en débarrasser ! » ou « Il faudrait passer à Géographie pour la connexion à Internet »… Chacun d’entre eux pouvait citer trois numéros de renseignements téléphoniques (118/…) sans jamais les avoir appris en classe ! Ils étaient par conséquent la cible privilégiée des sociétés de veille économique pratiquant le « buzz marketing » (entreprises qui collectaient, sur les forums de discussion et les blogs, les opinions et les préférences des jeunes en matière de mode, de films, de musique, pour ensuite les revendre aux entreprises qui tentent de séduire le jeunes avec leurs produits.  La sonnerie de la récréation du matin libéra les élèves et permit à Orange de rejoindre les autres enseignants dans la salle des professeurs qui sentait bon le café.

 

 

Récréation : autogestion

La salle des professeurs du collège répondait aux normes habituelles d’un tel lieu : la cafetière, le photocopieur, quelques ordinateurs pour saisir les notes des élèves, quelques tables sur lesquelles étaient disposés les bulletins des anciens élèves qui avaient gagné le droit de fréquenter le lycée, quelques fauteuils et un panneau qui recensait actions en cours, projets à venir, sanctions disciplinaires infligées aux élèves et informations institutionnelles. Sur ce même panneau, les enseignants avaient découvert, en janvier dernier, un courrier étonnant, qui leur était adressé : c’est ainsi, par une lettre manuscrite, que M. Brighetti, leur Principal, leur avait présenté  ses meilleurs vœux pour la nouvelle année !… M. Brighetti était sorti de son bureau de Direction en tout et pour tout à deux reprises durant l’année : d’abord, à l’occasion de la rentrée des classes, il avait, devant les parents, effectué l’appel des élèves de sixième ; puis, quelques mois plus tard, il avait accompagné Mme la Présidente du Conseil Général, nouvellement élue, lors de sa visite du collège. Cette présence « virtuelle » ne l’empêchait nullement de présider aux destinées des élèves, et de recevoir, chaque mois, le plus fort salaire de l’établissement… M. Brighetti, ancien prof de Physique Chimie, avait commencé à prendre une très haute idée de son importance en dénonçant dans les médias (qu’il fascinait), les dérives d’un mal sournois – le Pédagogisme (dont il avait situé précisément la source, entre Rhône et Saône) – qui, selon ses redoutables amis de « Sauvez l’Education », minait le système éducatif français de l’intérieur. Refusant de cautionner plus longtemps ce qu’il qualifiait (dans son langage tout en nuances) de « système à fabriquer des imbéciles », il se retira sur des hauteurs protégées et administratives qui lui permettaient aujourd’hui de ne pas se sentir impliqué dans de nouvelles réformes qu’il jugeait toujours improductives. Dans la salle des profs, quelques enseignants partageaient ses convictions pédagogiques… Son statut lui permettait maintenant, chaque année, d’évaluer, depuis son bureau,  le « rayonnement » des enseignants. Nul, dans la salle des professeurs  ne se souciait des compétences, des savoirs  nécessaires pour occuper ces emplois de « patron » sans réel pouvoir. Avec le temps, et comme il fallait bien faire fonctionner l’établissement, les enseignants avaient mis au point une méthode de management pragmatique, proche de l’autogestion. Désormais, personne n’évoquait l’absence du « capitaine » : une nouvelle année scolaire se terminait ; pour les élèves et leurs parents, l’établissement était toujours à flot. Orange but un café sans sucre, échangea quelques propos de circonstance avec ses collègues, prit le courrier laissé par la secrétaire dans son casier, et retourna au CDI.

 

 

Troisième heure : révolutions technologiques permanentes

Cela se produisait parfois : aucun enseignant absent, aucun élève en étude… Orange disposait d’une heure pour trier son courrier, ranger le CDI, réparer quelques ouvrages « fatigués », et indexer les derniers livres achetés. D’abord un rapide coup d’œil, dans la presse locale, sur les programmes télé. Pas de surprise, comme il se doit dans un pays culturellement « avancé » : en début de soirée, un match de foot, une émission de télé réalité ou quelques entretiens avec des « vedettes » plus ou moins célèbres, et dans la nuit, entre une heure et quatre heures du matin, diffusion (sur TF1 et sans coupures publicitaires) de l’opéra de Rameau « Les Indes galantes »… La culture à la télévision ? « L’été, la nuit » ! Les protestations amères d’Orange (elle mettait un point d’honneur à gérer au mieux son temps de cerveau disponible) contre la politique culturelle des chaînes ne rencontraient aucun écho parmi ses collègues…

Une lecture rapide des autres périodiques la plongea dans un monde merveilleusement innovant, furieusement et définitivement « moderne » : il s’agissait ici de « la Haute Définition , peut-être l’une des plus importantes révolutions pour la télévision depuis le passage à la couleur », plus loin, la presse évoquait « ce prestigieux opérateur téléphonique, qui propose des appels vers les mobiles à des prix imbattables »… sans préciser que « ce tarif ne s’applique qu’aux appels de moins de trois secondes ».  La revue « Nous, les documentalistes » présentait « le papier électronique qui permet d’obtenir un confort de lecture proche du papier classique ; le principe ? des micro capsules, incorporées dans un fluide, se déplacent sous l’effet d’une tension électrique et peuvent ainsi devenir visibles ou invisibles. A terme, papier et Internet pourraient bien se mélanger ». Dans « Elèves aujourd’hui, Soldats demain », le magazine mensuel que lui faisait parvenir gratuitement le Ministère de la Défense, un court article  plongea Orange dans un monde de science-fiction : pour se protéger sur les champs de bataille, chaque fantassin allait être équipé d’une « caméra volante » dont les images seraient diffusées sur les lunettes même du militaire, au cœur du combat. Les progrès merveilleux des nanotechnologies avaient permis de réduire cette « caméra volante » à la taille d’un petit insecte, qui pouvait être soit guidé, soit se déplacer et « balayer » son environnement de manière autonome… A la lecture d’un magazine de vulgarisation scientifique  un vague sentiment d’inquiétude l’envahit : « demain, indiquait l’article, nous serons tous branchés 24H sur 24 ; bientôt, tous les objets de notre quotidien, y compris nos chaussettes et le pot de mayonnaise dans le frigo pourraient être connectés à Internet… ». Songeuse, elle suivit du regard de lourds nuages qui peu à peu assombrissaient le ciel ; elle se demanda ce que pourraient se raconter, dans quelques années, ses chaussettes et son pot de mayonnaise sur Internet…

 

 

Quatrième heure : Habbo Hôtel

La sonnerie avait retenti, et quelques élèves de Troisième (parmi lesquels les brillants mais turbulents Einstein, Podolsky et Rosen) s’étaient installés près de la fenêtre, bien décidés à résoudre un exercice de physique dont l’énoncé leur semblait paradoxal. Orange ne leur prêta que peu d’attention, fasciné qu’elle était par un article titré : « Les enfants font leur business ». Dans le courrier des lecteurs, Valérie T. se confiait: « Sur ma dernière facture téléphonique, j’ai constaté qu’une centaine d’euros m’était facturée, apparemment par le site Habbo Hôtel sur lequel jouent souvent mes enfants ».  Les rédacteurs de la revue précisaient alors à la jeune maman déroutée le fonctionnement « virtuel » de cet « Hôtel ». Orange poursuivit sa lecture : « L’accès au site Habbo Hôtel n’est pas payant, la plupart des activités sont gratuites, mais les enfants sont tentés de récupérer des « crédits Habbo » pour s’acheter du mobilier ou participer à certains jeux.  Dans votre cas, il s’agit d’une facturation audiotel. Le procédé est discutable, puisqu’un enfant, en prétendant qu’il a l’aval de ses parents, peut s’acheter ainsi jusqu’à trente euros de crédits par semaine. Méfiez-vous des achats par SMS qui, à coup de 1 euro pour 5 « crédits », finiront par revenir cher… ». Orange jeta un coup d’œil sur ses élèves toujours aussi studieux et concentrés (l’élève Zacharia, grand dessinateur de ponts et d’autoroutes, flanqué de son complice habituel Forgeart, spécialiste incontesté des avions en papier, suivaient avec attention la Cotation des Actions en Continu, tandis que Axel Canne et Jacques Lestart, passionnés depuis toujours par la création de chimères, consultaient aujourd’hui le site Internet « Clon’Aid », qui expliquait au monde entier les progrès miraculeux de « Eve », le premier bébé humain cloné par  Raël, prophète sybarite aimé des médias) ; Orange se félicita d’avoir obtenu des systèmes de contrôle efficaces sur le réseau de l’établissement pour limiter l’influence auprès des élèves de certains sites dit « ludiques ». Il existait déjà, dans les pays « émergents », des jeunes asservis à des ordinateurs (des « pronétaires » en quelque sorte), chargés, tout à fait illégalement, par des mafias sans scrupules de gagner, en pratiquant certains jeux vidéos, des « vies », de « l’argent », des « armes », des « personnages », tous virtuels, mais que l’on pouvait vendre à de riches joueurs malchanceux, sur un marché clandestin, moyennant paiement en monnaie bien réelle. Les cloches de la cathédrale et la dernière sonnerie du matin interrompirent ses pensées et ses travaux : il était temps de rejoindre ses collègues pour savourer le repas de midi.

 

 

Repas de midi : les enseignants, comme le reste de la société

Le self, vaste et lumineux, comportait une partie isolée où se restauraient les personnels. A la table des enseignants (à laquelle Orange prit place), une conversation animée s’était engagée : chaque convive apportait son point de vue ou son expérience. Ainsi, M. Londres, professeur de Géographie, indiquait aux autres participants très étonnés qu’il n’avait plus maintenant que deux sources d’information : les journaux gratuits et, sur Internet, les blogs personnels des journalistes. Il trouvait les articles trop « formatés », finalement « conventionnels », alors que les blogs lui apportaient des éléments vraiment originaux, tels que le prix du sandwich sur la Croisette, ou la liste des invités à telle soirée « événement » du festival de Cannes. Mme Ventura, robuste professeur d’EPS (spécialité « Lutte »), en proie à une grande agitation, fit tressaillir l’assemblée en expliquant qu’elle avait été victime – fort heureusement sans conséquences – d’un « phishing », un braquage sur Internet qui visait à obtenir, par la ruse, ses coordonnées bancaires. M. Hollande, professeur d’Histoire  étonna ce jour-là ses collègues en annonçant, avec une candeur surprenante, qu’il avait adhéré, par Internet, au Parti Royaliste. Il était hors de question, expliqua-t-il, qu’il participe à des meetings fastidieux, qu’il perde son temps précieux à coller des affiches, et encore moins qu’il fasse du porte-à-porte. « Cyber-militant », il portait au revers de son veston l’insigne de son parti (le désormais célèbre « Chabichou », symbole remarquable par sa rondeur, sa blancheur immaculée et ses lignes sobres, épurées). Il affirmait maintenant qu’il limiterait son militantisme à des interventions, courtes et fracassantes sur les forums de ses adversaires politiques. M. Louis Olivier Laguiller, (professeur de mathématiques déjà âgé et unanimement apprécié) fit sourire ses collègues en leur annonçant que, pour la première fois de sa vie, il avait lui aussi effectué sa déclaration d’impôts par Internet. M. Fouché – un homme gros et grand à barbe grise - le CPE féru de nouvelles technologies, déconcerta l’assistance en précisant que dès la rentrée prochaine, avec les puces (« Radio fréquency identification - RFID ») communicantes et nominatives que chaque élève porterait à son insu, plus besoin pour les enseignants de procéder à l’appel avant chaque heure de classe. Avec cette technologie révolutionnaire, M. Fouché aurait bientôt la possibilité de contrôler, par GPS et sans quitter son bureau, la « traçabilité » de chaque élève dans l’établissement (« enfin, le pistage de tout, partout ! »).

 

 

Première heure PM : la poursuite des études longues est aujourd’hui primordiale

La chaleur devenait accablante. Mme Avenir-Boucher, Conseiller d’Orientation Psychologue, précéda dans le CDI une dizaine d’élèves de Quatrième qui allaient découvrir pendant une heure les documents de l’ONISEP, et préparer ainsi leur future orientation scolaire. Mme Avenir-Boucher aimait son métier et l’exerçait avec compétence. Mais la situation économique et sociale du pays lui semblait complexe, difficile à analyser; elle s’en était ouvert à Orange : « Regarde les données de l’INSEE, lui avait-elle confié en lui mettant sous les yeux un tableau : en 1960, 5 % de la population active exerce des responsabilités de cadre, et, équilibre parfait, environ 5 % d’une classe d’âge obtient le Bac. Aujourd’hui, le niveau d’encadrement a augmenté – il est d’environ 18% - mais le nombre de bacheliers a explosé, avec 62 % d’une classe d’âge qui l’obtient et qui, potentiellement, peut aspirer à effectuer des études supérieures ! Mathématiquement, c’est impossible : la sélection, sournoise, cachée, injuste, éliminera à l’Université les moins « dotés », qui n’auront ni métier ni « ascenseur social » (évoquer avec Mme Avenir-Boucher la « discrimination positive » mise en place à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris suffisait à la mettre en grande colère, tant elle jugeait qu’il s’agissait là d’une rupture scandaleuse du pacte républicain, de la vraie égalité des chances). Le visage de la psychologue lui semblait plus grave que jamais. Mais, ajouta-t-elle, il vient de se passer quelque chose de vraiment nouveau – Orange écouta attentivement - : François Dubet, professeur de sociologie, a expliqué dans une récente émission à la télévision que « la génération d’étudiants actuelle découvre qu’un lien s’est cassé, et qu’un diplôme comme la Licence ne donne plus accès aux emplois correspondants à ce niveau ». Il avait aussi précisé que « l’Université peut avoir une vocation critique, intellectuelle ou culturelle, qui n’est pas nécessairement celle de donner des emplois »… Tu comprends, insista Mme Avenir-Boucher,  nous orientons des élèves « moyens » vers les études générales longues – pression des parents, de l’Institution, des politiques, des médias – en leur promettant que leur réussite – quasi certaine – leur permettra de s’élever dans la hiérarchie sociale, leur fera rejoindre les « élites » ! Ce qui était peut-être valable il y a vingt ou trente ans ne l’est plus aujourd’hui, et face à une partie de la jeunesse, stagiaire, déclassée, en proie à un sentiment de gâchis personnel et collectif, dans une société minée par les inégalités… personne n’accepte d’en tirer les conséquences. Et je ne te parlerai pas des élèves « issus des quartiers », victimes de discriminations telles qu’ils auront bien du mal à franchir les premières épreuves du parcours « sélectif/éducatif » ; ils ont, hélas, toutes les « chances » de sortir du système scolaire sans qualification. Vraiment, si cette fuite en avant irréelle se poursuit, si les personnes qui exercent un métier manuel font toujours l’objet de la même indifférence, voire du même mépris,  les politiques définiront bientôt comme objectif « 65 % d’une classe d’âge  à Bac + 3 », et alors, je serai bien contente d’avoir pris ma retraite ! ».

Orange, confortablement installée dans son collège de centre-ville au « public » homogène, pensait que sa collègue noircissait le tableau, et que, au contraire, la massification de l’éducation avait permis une réelle démocratisation… Cela avait fonctionné pour elle, cela devait fonctionner aussi pour sa propre fille. Certes, la société donnait maintenant à tous les élèves le « droit » moral d’avoir le Bac, mais tous ne pouvaient pas réussir à l’école. C’était dans l’ordre des choses. Une des principales missions du système éducatif était bien d’orienter chacun, humainement, objectivement, selon ses possibilités scolaires. Il était généreux de vouloir s’attaquer à l’échec scolaire, mais, au fond, Orange savait que le système éducatif n’en avait pas les moyens. Elle ne pouvait que constater – pour s’en désoler - l’apathie, la résignation manifestées en cours par de nombreux élèves, et la réelle souffrance psychologique de quelques uns. Parfois, elle évoquait le cas de certains élèves, marginalisés, en perdition (comportement, absentéisme, démotivation scolaire) avec le professeur principal et l’assistante sociale. Pour limiter cet « acharnement pédagogique », Orange se disait que le pays devrait essayer (surtout pour les élèves aux « petits moyens ») tous les dispositifs nouveaux, y compris l’apprentissage dès 14 ans. Et puis (constat majoritaire dans la salle des professeurs), c’était une évidence : dans notre société prospère, tant que les jeunes étaient présents sur les bancs d’un établissement d’enseignement, « au moins, ils n’étaient pas au chômage ! ». Le petit ventilateur ne parvenait pas à dissiper la chaleur caniculaire qui accablait le CDI. Orange, transpirait abondamment et était fatiguée par une température ambiante bien au-dessus des normales saisonnières.

 

 

Deuxième heure PM : Glissements progressifs vers le virtuel

Parfois, elle se sentait désarmée devant les évolutions des technologies numériques. Elle se demandait par exemple, sans pouvoir trouver de réponse, si la « Loi relative au Droit d’Auteur et aux Droits Voisins dans la Société de l’Information » allait simplifier la vie des enseignants ou faire peser une menace sur les libertés et la protection de la vie privée. Dans ces moments de doute, elle regrettait  amèrement son manque de culture juridique. Des grondements de tonnerre, d’abord lointains, se firent plus menaçants.

Le dernier numéro de « Demain, l’Education » présentait un dossier spécial sur l’intégration des technologies de l’information et la mise en place d’un « Espace numérique de travail » (ENT) où chaque membre de la communauté éducative trouverait sa place. Une cinquantaine de projets de « classes virtuelles » avaient déjà fonctionné de manière « très positive » : enseignement de langues rares, soutien pédagogique à domicile, formations en alternance, suivi des mémoires professionnels, jumelages et réseaux scolaires. L’article esquissait les immenses avancées technologiques en cours : n’importe quel élève peut accéder à un « bureau virtuel », avec Internet, dans ou en dehors de son établissement scolaire (domicile, lieu d’accès public). Dans ce « Bureau », l’élève va trouver son emploi du temps, son cahier de texte, ses notes ; il peut également consulter ( à partir d’une identification unique) des ressources documentaires – dictionnaires, encyclopédies, bases de données - ou des éléments de cours mis à sa disposition par les professeurs. Il peut travailler, à distance mais en collaboration, avec ses camarades. Favoriser l’émergence d’élèves « nomades »,  telle était le principe sur lesquels les « cyber-pédagogues » bâtissaient les ENT ; par leurs innovations triomphantes, ils aspiraient à  « permettre aux étudiants de travailler depuis l’extérieur de l’établissement dans des conditions proches de celles qui sont proposées à l’intérieur ». Certes, le coût des projets et l’immaturité des outils freinaient encore la généralisation. Mais l’évidence s’imposait : le système éducatif était certainement en train de connaître une modernisation technologique - et donc pédagogique - d’une ampleur sans précédent. Dans quelques années, décentralisation et partenariats (industriels et commerciaux) allaient dicter de nouvelles règles. Toutefois, cette perspective lui paraissait si lointaine qu’elle pensait sincèrement ne pas être concernée.

 

 

 

Troisième et dernière heure PM : « L’ange prit l’encensoir et le remplit du feu de l’autel. Il jeta le feu sur la Terre ; il y eut des voix et des tonnerres et des éclairs et un tremblement de terre ». La fin d’un monde.

Le vent soufflait maintenant en rafales. Une pluie violente frappait les carreaux. Des nuages sombres obscurcissaient  le ciel. Orange dut se résoudre à éclairer le CDI.

« TouTouYouTou – TouTouYouTou » la sonnerie de son portable retentit. C’était Monique Ruaillat, sa  collègue de « Pour un Syndicalisme Combatif, Homogène, Indolore et Trépignant »  (le redoutable « PSCHIT » qui avait fait tomber bien des Ministres…). Monique l’appelait aujourd’hui pour lui demander quelques conseils dans l’organisation d’un « Défi lecture » en classe de sixième, et, militante syndicale toujours active, elle en profitait pour donner quelques informations à sa « base ». Comme toujours, la situation générale suscitait des craintes légitimes : précarisation, non renouvellement des départs en retraite, inquiétude pour le statut des Agrégés ; bien des mesures que seul un mouvement syndical interprofessionnel de grande ampleur pourrait faire reculer (la date de la manif n’était pas encore connue). Mais il y avait plus inquiétant. Le Ministère achevait de publier un Décret « relatif au socle commun de connaissances et de compétences » qui, semble-t-il, ignorait l’enseignement des Arts plastiques et de la Musique. Monique invita Orange à se faire elle-même son opinion, en découvrant le texte sur Internet.

Dehors, la pluie redoublait ; quelques éclairs précédaient de profonds roulements de tonnerre. L’orage semblait se diriger vers le CDI.

Orange lut le Décret et partagea les analyses et les remarques de sa collègue. Une phrase étonnante, précisant les « capacités des élèves »,  attira son attention : «Les élèves devront être capables de jugement et d’esprit critique, ce qui suppose (…) savoir distinguer virtuel et réel ».

Perplexe, Orange essaya de mobiliser son énergie, très entamée par l’orage et la chaleur, pour raisonner simplement : une personne – un élève – qui ne parvenait pas à distinguer le virtuel du réel était-il à sa place dans un établissement scolaire ?

Dans le cas, par exemple, de la psychose hallucinatoire chronique (individualisée en 1912 par Gilbert Ballet) ou des paraphrénies (décrites et isolées au début du siècle par Kraepelin), le malade exprime le sentiment d’avoir perdu le contrôle de sa vie psychique et les limites de sa personne ; il a l’impression que sa pensée est devancée ou devinée, que ses actes sont commentés, critiqués, qu’il est soumis à une influence extérieure qui l’oblige à penser d’une façon qui n’est pas la sienne. Il peut être victime d’un délire persécutif, où les persécuteurs sont désignés de façon vague et générale : les partis politiques, les espions étrangers ou l’Opus Dei. Le retentissement sur le comportement quotidien, l’activité professionnelle ou la vie relationnelle du patient est vite important. Des soins psychiatriques appropriés sont alors nécessaires. Soigner de tels troubles, était-ce bien la mission de l’école ?

Orange était scandalisée par sa découverte : non seulement le Ministère attendait que les enseignants exercent, en plus de leurs qualifications habituelles, des fonctions d’animateurs socioculturels ou d’assistantes sociales, voici maintenant que l’on voulait « en haut lieu » qu’ils deviennent psychiatres ! C’était inconcevable, révoltant  et méprisant.

Orange était une enseignante de bon sens qui vivait dans un monde de certitudes simples. Elle pensait sincèrement (comme un quart de ses compatriotes), que l’on allait bientôt ressusciter Jésus-Christ en prélevant, pour les cloner, quelques cellules du Saint Suaire de Turin ; elle était certaine qu’un complot, mené par des religieux fanatiques, cachait des événements majeurs de l’histoire du Christianisme et préparait certainement le « choc des civilisations »; elle attendait avec impatience la généralisation des OGM qui allaient enfin mettre un terme au scandale de la faim dans le monde. La colonisation prochaine de la planète Mars lui semblait « probable », et la mise au point des organes synthétiques et des pilules d’immortalité  « possible », mais dans un laps de temps plus lointain. Pour résoudre les problèmes d’intégration dans les « cités », elle comptait sur les exploits des footballeurs nationaux. Ecologiste dans l’âme, elle arrosait son gazon l’été et elle aimait la nature au point de faire de longues ballades dans les sous-bois, à bord du quatre-quatre familial. Elle gérait avec soin un petit portefeuille d’actions. Elle pensait que dépenser 55 000 euros pour se procurer le cabas tressé en cuir de crocodile du maroquinier Bottega Veneta était certainement déraisonnable ; mais elle espérait bien, elle aussi, un jour prochain, accéder aux produits prestigieux proposés par le secteur de l’hyper luxe (elle était actionnaire de LVMH, dont les ventes et les profits s’envolaient). Elle avait tout fait (« évitement scolaire », cours particuliers, séjours linguistiques prestigieux) pour que sa fille, aujourd’hui étudiante en « Art de l’Esthétique, option gestion de l’ingénierie culturelle », puisse être, dans quelques années, à la tête d’un grand musée national. Orange se sentait bien dans son époque. Elle considérait que la mondialisation était une chance pour l’économie  et n’avait pas de mots assez durs pour critiquer les partisans du « Non » au référendum européen. Au dehors l’orage déchaînait maintenant sa puissance. Rien ni personne, pensait-elle, ne pouvait l’atteindre dans l’environnement protégé de son CDI. La pluie et le vent redoublaient de violence. La grêle fit son apparition. Les éléments se déchaînaient.

Soudain, ce qui lui semblait être un moustique frôla son épaule. Orange saisit sur le bureau une revue qu’elle plia rapidement et asséna un coup vengeur dans la direction de  l’insecte volant. Elle n’eut pas le temps de détailler les conséquences de son attaque spontanée : un éclair, accompagné d’un roulement de tonnerre assourdissant la pétrifia : la foudre venait de tomber sur le bâtiment, coupant l’alimentation électrique. Orange, stupéfaite, contemplait son CDI, plongé dans une semi pénombre. Tandis que les écrans des ordinateurs restaient désespérément noirs, l’orage apocalyptique zébrait le ciel d’éclairs dévastateurs. Un grêlon plus gros que les autres cassa un des carreaux de la fenêtre. Une bourrasque digne de la fin des temps s’engouffra dans  la pièce. Orange, toute pâle, comme plongée dans un sommeil magnétique, sentit l’univers tout entier chavirer.

 

A l’autre bout de la ville, dans le calme climatisé d’une salle sécurisée située au sous-sol du commissariat de police de la rue Jean-Charles Pasquament, le professeur Georges Lucas (du laboratoire « Dreamworks  / nanotechnologies » - Université de Grenoble) surveillait une dizaine d’écrans de contrôle. Dans le plus grand secret, il avait été chargé par les plus hautes autorités d’adapter au monde civil les découvertes militaires les plus récentes concernant la sécurité. Le professeur Lucas (piercing à l’oreille gauche, la trentaine sympathique, coiffé d’une casquette d’où sortaient des cheveux ébouriffés), avait donc, à titre expérimental, mis en place une surveillance « indétectable » du  centre ville pour lutter contre de possibles violences scolaires et la pratique (répandue dans les lointaines « cités ») du « happy slapping ». Soudain, l’écran qui retransmettait les images filmées dans le CDI du collège par le prototype « Skywalker», merveilleuse machine volante autonome de la taille d’un moustique, montra, pendant quelque secondes, une femme en colère, armée d’une revue pliée. Puis l’image disparut, définitivement. Le professeur Lucas, spécialiste mondialement reconnu dans son domaine de recherche, demeura indécis…

 

Alors, bien des ajustements allaient être à présent nécessaires  (modification du classement des psychoses par la psychiatrie, mais aussi remise à plat des procédures régissant l’orientation des élèves et réécriture du socle commun de connaissances) car un événement aussi inattendu que déconcertant venait de se produire : les forces – jusque là le plus souvent différenciées - du réel et du virtuel avaient enfin achevé leur improbable réunification… Désormais, en ce début de XXI° siècle, l’Education venait de basculer, entièrement et  définitivement, dans la science-fiction !

Très rares étaient encore ceux et celles qui avaient pris conscience du phénomène et pressentaient la redoutable dangerosité des nuées politiques et technologiques qui obscurcissaient peu à peu le ciel encore serein de la pédagogie !…

 

Gérard HERNANDEZ – Juin 2006


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