Retour sur

« The   Queen »

ou

Comment Tony-le-Travailliste, a sauvé la Monarchie et « rajeuni » la politique

 

Film anglo-américain de Stephen Frears (2006) -   avec Helen Mirren – Michael Sheen

Prix du scénario (Peter Morgan[1]) – Prix d’interprétation féminine (Venise)  - Oscar de la meilleure actrice. 851 000 spectateurs ont vu ce film en France dans les salles de cinéma.

 

The subject matter of the movie, the conflict between the old world and the new world

(Le sujet principal du film, la lutte entre l’ancien et le nouveau monde)

Stephen Frears, Réalisateur

 

« En 1945, dans le cabinet Attlee, la moitié des ministres environ était d’origine ouvrière ; en 1964, le cabinet Wilson n’en compte plus qu’un quart ; en 1969, le chiffre est tombé à zéro. Au fil du temps les aspirations authentiquement ouvrières trouvent de moins en moins d’écho  au sein du travaillisme officiel ».

François Bédarida[2]

 

 

Les plus riches l’imploraient de faire fructifier leur fortune... M. Bernard Madoff, le célèbre gestionnaire de fonds de Wall Street et ancien président du conseil d'administration du Nasdaq (l'une des deux grandes bourses de New York) a été condamné par la justice de son pays à 150 ans de prison pour une fraude évaluée à 65 000 millions de dollars.

(Juin 2009)

 

 

INTRODUCTION

 « D’un côté une monarchie de droit divin n’ayant pas de comptes à rendre aux manants, de l’autre le peuple, et au milieu un premier ministre fraîchement élu par le peuple mais nommé par la reine[3] ». Tel est, pour certains, le sujet apparent du film. Si l’on regarde l’affiche du film, c’est la relation conflictuelle entre la Reine Elizabeth II et la Princesse Diana qui va nous être racontée.

On peut aussi émettre l’hypothèse que la disparition de l’ex Princesse de Galles est l’occasion,  pour Stephen Frears et son scénariste, de questionner de manière indirecte le bilan politique des travaillistes au pouvoir sous la direction de M. Anthony Blair.

Aujourd’hui, en 2009, nous allons tenter ici de mettre ce film (réalisé en 2006) en relation avec notre actualité qui a vu l’économie libérale mondiale sombrer dans une crise majeure, crise qui nécessitera (aux Etats-Unis, en France, en Grande-Bretagne) des interventions massives des Etats, pour éviter le pire, l’effondrement total d’une économie prétendument « autorégulée », qui s’est avérée fonctionner comme une « économie de casino ». Le film, en évoquant le glissement effectué par les Travaillistes, du Politique vers la Communication, donne déjà, en 2006, une explication à la cécité du peuple britannique sur la catastrophe à venir, pourtant tout à fait prévisible... Voyons donc maintenant de quelle manière, selon le film, les Travaillistes ont « rajeuni » la politique de leur pays et conduit leurs concitoyens au bord du gouffre.

 

 

Situation initiale :

Mai 1997 – Les Travaillistes ont gagné les élections et leur jeune leader, M. Anthony Blair, est nommé Premier Ministre. La Reine Elisabeth II (un peintre effectue un portrait « en majesté ») ne s’en réjouit pas. M. Anthony Blair (populaire et porteur d’un projet politique fortement ancré « à gauche ») et son épouse Cherie (que l’on classe parmi les « anti-monarchistes ») sont reçus par la Reine : ils « découvrent [4]» un protocole royal d’un autre temps, qu’ils respectent, sans plus. La Reine, « décalée », évoque le passé (Winston Churchill, qui fut son Premier Ministre) et des scénarios politiques qui ne sont plus d’actualité (la guerre atomique).

 

Situation finale

Deux mois après la mort de Diana, Princesse de Galles, La Reine reçoit à nouveau en audience ordinaire son Premier Ministre travailliste. Ce dernier respecte naturellement le protocole, et commence par féliciter sincèrement la souveraine de ses prises de positions lors d’un récent sommet du Commonwealth. La Reine l’invite à marcher dans les jardins royaux, et lui demande, dans une relation tout à fait courtoise, quelles seront les prochaines priorités gouvernementales : l’Education, répond le Premier Ministre, nous voulons qu’il y ait moins d’élèves par classes. Les personnages disparaissent de l’image, et nous admirons, avant de lire le générique de fin, un jardin royal ordonné, calme, éternel...

 

1°) Diana Spencer, Princesse médiatique tourmentée

Diana Spencer est née en 1961. Par son père, le huitième comte Spencer, elle était de vieille souche aristocratique. En 1981, devant un milliard de téléspectateurs dans le monde, elle épouse le Prince Charles, héritier de la Couronne. Charles et Diana ont eu deux enfants. Ils divorcent en 1996 (Diana reçoit des indemnités de plus de 10 millions de livres et une pension). Vers la fin des années 80, la princesse de Galles se fit connaître par sa vie sentimentale mouvementée, son divorce difficile, et pour son soutien à des causes humanitaires (le SIDA ou les mines anti-personnel). Elle meurt à Paris dans un accident de la route en 1997 (un débat, largement médiatisé, a vu s’opposer deux thèses, celle de l’accident et celle de l’assassinat). Ses funérailles sont suivies par trois millions de personnes à Londres et par trois milliards de téléspectateurs à travers le monde. En Angleterre et au Pays de Galles, dans la quinzaine de jours qui a suivi l’enterrement, le taux de suicide des femmes âgées de 25 à 44 ans a augmenté de manière significative.

En utilisant de nombreuses archives télévisées, le film présente d’abord la princesse Diana comme un personnage positif, une héroïne de conte de fée, qui « apportait aux gens un peu de joie et de réconfort », une héroïne populaire qui « donnait l’espoir ». Son importance mondiale est soulignée, lors de son décès, par les déclarations télévisées des Présidents Clinton et Mandela. Mais, dans le film, M. Blair va faire pencher la balance en faveur de la Reine, en déclarant devant ses conseillers que « la Princesse n’a cessé de foutre en l’air tout ce que la Reine avait de plus cher ». A la fin de la cérémonie funèbre, Diana donne au spectateur un « regard caméra » figé qui sera sa dernière apparition, tandis que sonne le glas. Deux mois plus tard, comme la Reine l’annonçait, l’émotion populaire est retombée, une page est tournée...

Dans le film, elle suscite un réel engouement populaire, mais ne prend pas part à la vie politique de son pays. Elle s’investit dans des activités caritatives (Sida, mines anti-personnel), et ne remet jamais en cause ni le Libéralisme ni la royauté. C’est une « fausse opposante » (elle aurait pu atteindre le firmament de sa classe sociale), quelqu’un de parfaitement à l’aise dans ce petit monde où les politiques côtoient les vedettes du sport et des médias, les grands couturiers ainsi que les milliardaires.

 

 

2°) M. Anthony Blair, un ¨Premier Ministre « de gauche » qui va céder aux sirènes de la Monarchie.

Etrange, vraiment étrange gouvernement travailliste que nous décrit le film ! Si le Premier Ministre est capable de belles envolées lyriques (« Je ne veux plus de privilèges pour certains, donnons-les à tous ! », il semble bien qu’il ne réunisse jamais ses Ministres (Gordon Brown tente bien d’avoir une conversation avec son Premier Ministre, mais sa demande n’est pas prise en compte), qu’il ne rencontre jamais ses élus, et qu’il ne se préoccupe jamais de politique étrangère !

Par deux fois, les membres de l’équipe du Premier Ministre lui rappelleront son appartenance idéologique affichée (D’abord quelqu’un lui précise que « le peuple veut que ça change », et ensuite il lui est conseillé d’ajouter l’adjectif « travailliste » aux termes de Premier Ministre dans le discours qu’il entend lire au Parlement). Sa femme, Cherie, ne pourra s’empêcher d’affirmer qu’il détient, lui seul, de par sa victoire électorale, la vraie légitimité aux yeux du peuple. En vain.

Sa seule victoire politique, reconnue par les médias, sera « d’avoir fait céder le Palais ». Mais cette victoire n’est qu’une illusion, en réalité un revirement, la confirmation d’un reniement de ses promesses électorales.

Il vit dans un « petit » appartement, avec femme et enfants (le film taira les activités professionnelles de Cherie Blair, pourtant, dans la réalité, brillante avocate). Représentatif de la classe moyenne, M. Anthony Blair, détendu et convivial, est montré, dans sa cuisine, alors qu’il dirige au téléphone les affaires du pays, vêtu d’un maillot de foot de l’équipe de Newcastle où sont inscrits son nom et le numéro 10. Le contraste avec le décorum et l’étiquette de la Reine l’humanisent, lui ôtent tout lien avec les privilégiés (personne n’est à son service, Chérie prépare elle-même les repas)... et les gens de pouvoir (hommes d’affaires, milliardaires et autres membres de la jet-set).

Cet homme, ce sympathique « adolescent attardé » nous ressemble (il passe ses vacances en famille dans le Gers !), c’est notre voisin, notre collègue de travail. Sa guitare électrique (le véritable Anthony Blair a joué dans un groupe de rock, les Ugly Rumours, à la fin des années 70) est bien en évidence dans son salon, appuyée contre la bibliothèque. Son activité principale consiste à lire les journaux et à regarder la télévision pour s’informer. Par ailleurs, il n’hésite pas à faire la vaisselle, et, avant le repas, sa femme, avocate, l’interpelle parfois ainsi : « Bâtonnets de poisson ! Tu en veux ? ». Comme il le souhaite si souvent dans le film, nous aussi nous avons envie de l’appeler simplement « Tony » et de le tutoyer ! Son porte-parole, M. Alastair Campbell (surnommé le Vice Premier Ministre) le conseille et écrit ses discours[5].

S’il ne va jamais se rallier complètement aux valeurs traditionnelles (et conservatrices) de la famille royale, le Premier Ministre effectue le « pas de géant » qui va permettre à la Reine, en grand danger d’impopularité, de sauver la noblesse et son pouvoir constitutionnel[6]. La Reine, de son côté, fera (en assistant aux obsèques de la Princesse) le « petit pas », médiatique et symbolique, qui la réconciliera avec l’opinion publique, et qui, au final, renforcera son statut ultra privilégié, un instant menacé.

Pour accentuer son coté « roturier », les séquences où apparaît le Premier Ministre ont été filmées en 16 mm (la Reine est filmée en 35mm, le format normal du cinéma qui garantit la meilleure qualité de l’image). Ce choix technique, très original, indique clairement la hiérarchie entre les personnages voulue par Stephen Frears et l’équipe de réalisation.

 

3°) La Reine

 

3-1 une femme conservatrice (admirable) qui aime la mécanique et les animaux.

Le début du film nous présente une souveraine à qui son peuple impose un Premier Ministre qui n’a pas sa confiance ; ce dernier, semble-t-il, « veut effectuer des réformes radicales comme on n’en connaît pas depuis longtemps ». La femme de ce nouveau Premier Ministre se proclame ouvertement... anti-monarchiste et affirme que seul son mari détient la légitimité de l’action politique ! La Reine est décalée, isolée, elle peine à comprendre les aspirations de son peuple.

Mais, par ailleurs, la Reine est soucieuse du bon usage des deniers publics : elle obtient du Prince Charles qu’il se rende à Paris sur un vol commercial et non en jet privé, puisque le décès de la Princesse Diana n’est qu’une « affaire privée » qui ne concerne plus la Cour. Elle s’informe le plus simplement du monde, en regardant la télévision et en lisant les messages (pas toujours aimables) laissés par le peuple devant ses palais et châteaux...

La fin du film nous présente une souveraine active, reconnue au plan international, et qui n’a plus rien à craindre d’un Premier Ministre qui la respecte, (il a, sagement, oublié ses « réformes radicales »). Non seulement la femme du Premier Ministre n’affirme plus de positions anti-monarchistes, mais elle accompagne le départ de son époux qui va rendre visite à la Reine d’une phrase étonnante : « Alors, tu vas voir ta fiancée ?... ». Oui, à la fin du film, rien (le Peuple – qui, spontanément, fait la révérence au passage de la souveraine -, les Travaillistes) ni personne (le Premier Ministre) ne s’oppose plus au maintien des privilèges de la royauté britannique (le film semble néanmoins anticiper les évènements économiques à venir quand il fait d’un banquier londonien maladroit le chasseur/client qui va blesser à mort le majestueux cerf impérial sorti de son territoire protégé).

Le film propose aux spectateurs un marché bien particulier. Ce qui est à la mode, ce qui plait aux médias (aux foules ?), ce sont les paillettes, les sanglots et l’étalage de la vie privée sur la place publique, sans retenue aucune. En ce sens, la Reine est parfaitement anachronique et pourrait être considérée comme un vestige d’un monde qui fut prospère et prestigieux, mais qui, reposant sur des inégalités de nature, appartient désormais au passé. Il faudrait donc « jouer la carte » de la Princesse Diana, ou du Premier Ministre Anthony Blair, qui maîtrisent parfaitement les codes d’une société « no limit », dans laquelle l’apparence (le sourire engageant pour l’un, la vie de privilégiée et la Rollex au poignet pour l’autre) tient lieu de programme politique ou de vision du monde. S’il peut nous fasciner quelques instants, ce « déballage sans âme» lasse vite, mais, devant le peu de « glamour » que présentent aujourd’hui les valeurs « de gauche », il est tentant de revenir aux valeurs certes traditionnelles mais qui ont fait leurs preuves (et apporté la « grandeur ») en se rangeant du coté de cette Reine, pleine de bon sens, qui n’hésite pas, à plusieurs reprises, à fustiger les dérives des médias et des « journalistes avides de vendre du papier ».

Privilégiée, isolée dans le luxe de ses châteaux, le film fait pourtant de la Reine la dépositaire de quelques valeurs aristocratiques nobles (universelles ?), comme le goût du devoir, de la probité, du respect de soi même et la dignité. Oui, dans une société cassée, éclatée, dépourvue de points de repère, on peut comprendre que cette monarchie, par certains aspects, puisse encore fasciner...

 

3-2 Une  Mère qui occupe la place centrale d’une étrange « famille »

Le rapport à la Mère semble poser problème non seulement aux protagonistes du film mais aussi à l’équipe de réalisation. Par exemple, Stephen Frears a déclaré dans un entretien : « Réaliser un film à propos de la Reine, c’est comme filmer votre propre mère ; au Royaume-Uni, la Reine représente ce genre de symbole, celui de Mère du pays ».

Le film opère un véritable déplacement pour faire accepter au spectateur que la Reine, elle aussi, a affronté un destin difficile ; son père (le Roi George VI), qui ne devait pas régner, « est presque mort sous ses yeux d’avoir accédé au trône », et la disparition prématurée de ce dernier a obligé Elisabeth II à endosser les habits de monarque à l’age de 26 ans. « Elle s’en est tirée, admire le Premier Ministre, avec honneur et dignité ».

Si l’on tente une approche psychologique du rapport entre les personnages, une chose se révèle centrale : un « fils de la Reine » (M. Anthony Blair) s’était éloigné, avait tenté de s’émanciper, mais il revient finalement, acceptant l’autorité de celle qui l’a autorisé à prendre le pouvoir, tout en le conseillant dans sa gestion des affaires publiques (le film va plus loin, car M. Blair n’est pas seulement le « fils » distant de la Reine, il est aussi, selon ce que dit Mme Blair à son mari, son « fiancé »[7] !). M. Blair oubliera ses engagements passés pour voler au secours de cette « Mère » si prestigieuse et accessible (« Je trouve très moche la façon dont tout le monde a commencé à lui tomber dessus ». La « Mère » saura trouver les mots pour montrer son intérêt à ce « fils » si « étranger » à son monde (« Le désaveu populaire, cela pourrait vous arriver aussi ! Cela sera soudain et violent ! »). Mais, en attendant, elle lui prodigue ses « bons conseils », pour l’accompagner et lui permettre de réussir son mandat... en faisant les « bons choix » politiques.

Dans sa propre famille, ni son mari, ni son fils, ni sa propre mère, ni ses petits enfants n’échappent à son autorité. La seule « rebelle » contestataire, qui revendiquait une place de premier plan lui donnant une véritable autonomie et une capacité de contestation (la princesse Diana, mère des princes héritiers) disparaît du récit et des préoccupations de la Reine.

Si son mari, le Duc d’Edimbourg, initie les Princes à la chasse, c’est bien la Reine qui sera en « tête à tête » quasi surnaturel avec le cerf royal[8]. Le Duc est un piètre politique, représentant d’un monde de privilégiés totalement en déphasage avec l’évolution des mœurs et des valeurs  (il se met en colère dès que l’on évoque les acteurs des feuilletons télévisés ou les... homosexuels).

Le Prince Charles est un poltron qui, lui aussi, sent qu’il faut être « moderne », qui craint d’être assassiné (à la place de sa mère), qui est prêt à trahir les intérêts de sa classe sociale (c’est, dans le film, le caprice d’un enfant) en « s’accoquinant » avec les Travaillistes. Père inexistant, il est incapable de soustraire ses propres enfants au contrôle de tous les instants de leurs grands-parents (la Reine fait retirer postes de radio et de télévision, le Duc les emmène à la chasse pour « oublier » le deuil de leur mère, la princesse Diana). C’est, dans le film, un homme sans femme[9]...

La « Queen Mum », la Reine Mère qui devrait, par son grand age, attirer le respect, doit elle aussi se plier aux décisions de sa propre fille (on détourne même pour enterrer Diana la cérémonie que la Reine Mère avait supervisé pour ses propres obsèques).

 

4°) Quand la « modernité » prend la place de la Politique

 

4-1 le peuple

Le peuple britannique, dans le film, s’intéresse peu à la Politique. Il s’exprime une seule fois par les urnes, mais répond souvent à des questions (micro-trottoir) posées par les médias ; il donne l’état de ses émotions dans des sondages que consulte le Premier Ministre (« un quart des Anglais se déclare favorable à l’Abolition de la Monarchie »). Il assiste avec ferveur à la mise en scène des funérailles (un « show » impressionnant de professionnalisme qui permet d’apercevoir quelques personnalités du monde du spectacle), puis disparaît de la scène, délégant sa confiance à la Souveraine et à son Premier Ministre.

 La vie sociale, les enjeux économiques, la situation difficile des exclus et des précaires, tout cela n’a plus, dans le film, d’existence. Le peuple ne fait rien (manifestations, grèves, occupations des lieux de travail, etc.) pour appuyer le gouvernement « de gauche » qu’il a massivement porté au pouvoir. Bien au contraire, quand le Premier Ministre lui consacre un peu d’attention, c’est pour lui permettre « d’exprimer son chagrin »... lors de la disparition de la Princesse Diana.

Si les Travaillistes sont singulièrement absents, la Monarchie rencontre une opposition farouche et constante en la personne de Mme Blair, qui décrit les occupants de Buckingham Palace comme « une bande de parasites complètement infantiles, des demi-fous » et qui se désole des sommes qui échappent au Royaume car les impôts que paye la Reine sont ridicules. M. Blair, qui ne veut pas que l’on « coupe des têtes », que l’on prépare une « Révolution », renverra cette dangereuse contestataire à ses tâches ménagères en cuisine... Au final, Mme Blair effectuera un bilan désabusé des Travaillistes confrontés à la royauté (« Tous les Premier Ministres Travaillistes deviennent fous d’elle ! »).

Le regard du film sur le peuple se révèle assez méprisant : si les mots « espoir », « réconfort », « joie » sont employés par les médias, ce n’est pas parce que des privilèges ont été abolis ou que des mesures sociales nouvelles pour les plus pauvres ont été décidées, mais parce que des foules anonymes (et névrosées[10] ?) communient devant leur petit écran ou leur tabloïd au spectacle de cette famille, royale certes, mais famille tout de même, qui se déchire sous ses yeux. Un simple rôle d’observateur d’évènements, joyeux ou tragiques, sans lien apparent avec la vie politique réelle du pays. Les consommateurs passifs de la presse du cœur ont remplacé les citoyens...

 

4-2 les médias

Les médias britanniques ont été reconnus, par le passé, pour leur qualité et leur sérieux. Aujourd’hui, confrontés aux contraintes d’une société fortement concurrentielle, ils se sont concentrés en quelques « empires », et cherchent à flatter l’audience, pour attirer les ressources publicitaires. M. Ruppert Murdoch, un ami de Mme Thatcher, possède de nombreux titres parmi lesquels The Sun et The Times, ainsi que de nombreux tabloïds qui traitent prioritairement de faits divers spectaculaires, de sport et de sexe. Fait étrange, M. Anthony Blair, Premier Ministre travailliste, entretenait de bons rapports avec M. Murdoch, qui n’a jamais caché ses préférences pour le camp des Conservateurs.

Le film nous propose une image « irréelle » des médias : les informations sont présentées comme par magie, nul besoin de les vérifier, de les hiérarchiser, aucun positionnement politique et idéologique des actionnaires n’est perceptible face aux évènements (toujours centrés sur les difficultés de la famille royale). Dans une économie technicienne et soumise à la loi de la concurrence, les médias participent certainement à la standardisation des comportements (à travers leur prisme, la société semble moins inégalitaire, les frontières entre les groupes sociaux sont devenues plus floues, voire plus brumeuses)...

 

 

4-3 le primat de la communication sur l’action politique : M. Alastair Campbell, un cynique Spin doctor

Depuis que la politique existe, il a fallu trouver des moyens pour informer et convaincre les électeurs. Communiquer, rassembler, faire adhérer à une cause, à un parti, tels étaient les objectifs de la communication, du marketing politique. Cette fonction est noble, et constitue une des bases du bon fonctionnement démocratique d’une société.

Les temps modernes, et plus particulièrement la fin du 20ième siècle qui a été marquée par la « fin des idéologies », ont vu les médias prendre une place de plus en plus importante dans la communication sociale (L’Internet et ses usages constitue une nouvelle révolution, qui est loin d’être terminée). Chaque parti politique, chaque syndicat, chaque lobby se doit aujourd’hui de capter l’attention de l’opinion, pour tenter de lui faire accepter son message (même si les méthodes employées sont parfois éloignées de la morale, allant parfois, comme ce fut le cas avec l’Irak, jusqu’au mensonge d’Etat).

M. Anthony Blair a été un maître incontesté de la communication politique. Offrant au public en toutes circonstances son plus beau sourire, il a souvent défrayé la chronique pour son budget « maquillage » et pour les soins esthétiques qui lui permettaient de rentabiliser au mieux le capital « jeunesse » qu’il offrait au pays. On peut mesurer, dans le gouvernement travailliste de M. Blair, le primat de l’image en rappelant que deux ministres ont été invités à raser barbes et moustaches et à renouveler sans tarder leur garde-robe pour devenir enfin... séduisants et donc... populaires !

Dans cette société du paraître, où l’engagement et l’analyse politique sont présentés comme des valeurs « dépassées » et « tristes », la prise du pouvoir et le maintien au pouvoir passe par le contrôle des médias, réceptifs par nature, mais qu’il convient de « d’alimenter » jusqu’à « saturation », jusqu’à perte de tout sens critique.

C’est ainsi que sont arrivés, dans l’entourage le plus immédiat des hommes politiques, ces « spin doctors » (« Eminence grise », « Manipulateur des médias » ou « Docteur Folimage »), chargés d’assurer, par tous les moyens, le contrôle de l’opinion publique. C’est ce que fit avec succès (au plan de la politique intérieure) M. Alastair Campbell, un homme influent (à partie de l’an 2000, il supervisera l’ensemble de la communication gouvernementale), auprès de M. Blair, Premier Ministre. Le film minimise son rôle : il est ici simplement chargé d’écrire des discours, de trouver quelques formules « choc » (Diana, la Princesse du Peuple)[11].

Dans le commentaire audio du film qui accompagne le DVD, on peut constater que le metteur en scène et le scénariste ne portent guère M. Campbell dans leur cœur[12].

 

5°) Le référent explicite 

 

5-1 : La Grande-Bretagne dirigée par les Travaillistes

 

5-1-1 M. Anthony Blair peut enfin toucher les bénéfices de son action politique

Fils d’un avocat, M. Blair a effectué une partie de ses études au très huppé Fettes College à Edimbourg ; il devient lui-même avocat après avoir étudié le droit au prestigieux St John’s Collège à Oxford. Malgré ce cursus remarquable, M. Blair n’est pas reconnu comme membre de l’Establishment britannique[13] (dans le film, le secrétaire de la Reine précise que le nouveau Premier Ministre « a l’accent des faubourgs[14] »).

M. Anthony Blair, un homme « modéré et pragmatique » qui n’hésitait pas à afficher son « droitisme » ; il fut néanmoins élu chef du parti travailliste en 1994. Il changea la charte de son parti (désormais le « New Labour », toujours membre de l’Internationale socialiste) en enlevant les clauses typiquement marxistes, comme la mise en commun des moyens de production. Il effectua un revirement idéologique qui donna au Labour une image « libérale modérée », inspirant confiance pour gouverner.

M. Anthony Blair fut le Premier Ministre du Royaume-Uni du 2 Mai 1997 au 27 Juin 2007, date où il démissionne pour laisser la place à son ami M. Gordon Brown, lui aussi Travailliste (ce dernier se définit comme social-démocrate). En janvier 2008, M. Blair est devenu consultant pour la banque américaine JP Morgan (ses revenus annuels seraient maintenant compris, au total, entre 9 et 12 millions d’euros[15]). Il a été nommé le jour même de son départ du 10 Downing Street comme représentant du Quartet (UE, ONU, Etats-Unis, Russie) au Proche-Orient. En 2008, il a donné des conférences à l’Université de Yale sur les relations entre foi et mondialisation.

 

5-1-2 Premier mandat (1997 – 2001) : les classes moyennes n’ont plus peur de la « gauche ».

Après la victoire électorale du 1° Mai 1997 (due au rejet massif de la politique conservatrice de M. Major par l’opinion), le nouveau chancelier de l’échiquier, M. Gordon Brown, poursuivit la politique économique (mise en place par les gouvernements conservateurs précédents) visant à déréglementer les marchés, privatiser les biens communs et à évincer les syndicats. Cette orientation libérale (accompagnée par une réelle rigueur budgétaire) fut populaire dans les milieux de la finance londonienne (qui ont, légitimement, pour objectif de faire le plus de profits) que le Labour courtisait depuis les années 1990.

Les conséquences n’ont pas tardé à se manifester concrètement : recours au travail à temps partiel, précarité, forte augmentation des inégalités. La grande Bretagne a bâti une grande partie de sa prospérité passée sur la financiarisation de son économie. Certes la place financière de Londres est aujourd’hui la première en Europe, mais cette spéculation de plus en plus débridée s’éloignait chaque jour d’avantage de l’économie réelle...

D’autres réformes, plus sociales, sont votées dans l’esprit du Welfare State[16] : des subventions pour les chômeurs de longue durée, une nouvelle législation concernant le salaire minimum. Mais la volonté gouvernementale de ne pas froisser les milieux d’affaires va entraîner des réactions de rejet dans la gauche travailliste. La promesse électorale de réformer la Chambre des Lords ne sera pas portée à son terme. Le « Blairisme », politique « centriste » basée sur l’économie de marché, le « moins d’Etat » (mais toujours affichée « à gauche »), venait de naître[17].

 

5-1-3 Deuxième mandat (2001-2005)

Après les élections victorieuses du 7 Juin 2001 (marquées par une abstention record de 40 %), M. Blair renforce les services publics, notamment dans le domaine de la santé et de l’éducation, mais en demandant une forte implication du secteur privé (processus appelé « Initiative public-privé ») qui va se heurter à la résistance de la gauche travailliste et des syndicats. L’opinion publique est patiente : la croissance est forte et le chômage recule. En dépit de la gestion désastreuse de la crise irakienne (mensonges d’Etat sur les armes de destruction massive et engagement militaire au coté des USA), M. Blair permet au Parti Travailliste d’emporter, le 5 Mai 2005, sa troisième élection générale consécutive (38% des électeurs s’abstiennent).

 

5-1-4 - 2009 : les Travaillistes... obligés d’appliquer une politique « de gauche » pour « moraliser » et tenter de « sauver » un Capitalisme (qu’ils combattent par ailleurs) en crise majeure !

La crise dite des « subprimes », venue des USA, va peu à peu mener à une crise de confiance majeure dans le système bancaire mondial. Une crise économique et sociale d’une gravité inattendue va suivre tout naturellement la crise financière.

Certains observateurs ne sont pas surpris par ces évènements : «Le fondamentalisme néolibéral est une doctrine politique au service d'intérêts privés, il ne repose pas sur une théorie économique. Il est maintenant évident qu'il ne repose pas non plus sur une expérience historique. Cette leçon est le seul bénéfice à tirer de la menace qui pèse sur l'économie mondiale. Le monde n'est pas tendre envers le néolibéralisme, ce fourre-tout d'idées basées sur la notion fondamentaliste que les marchés sont auto correcteurs, qu'ils distribuent efficacement les ressources et servent l'intérêt général. C'est le fondamentalisme de marché qui a soutenu le thatchérisme, la « reaganomique » et le « consensus de Washington » favorables aux privatisations, et à la libéralisation économique[18] ». 

Les états les plus libéraux (USA, France, et même les Travaillistes du Royaume-Uni)) n’hésitent pas, devant la menace imminente d’explosion de tout le système, à multiplier, dans l’urgence, la nuit, pendant les week-ends, les interventions massives pour sauver leurs système bancaire.

Mais le mal est fait. Le Royaume-Uni peine à se sortir de la crise. Chômage, déficit commercial, livre sterling faible... Les mauvais chiffres s'accumulent et les études pointent la vulnérabilité d'un pays tiraillé entre l'Union européenne et les puissances "extérieures" dont elle est trop dépendante.

Longtemps M. Brown s’était opposé à la régulation des marchés en expliquant que « l’heure n’est pas aux idéologies dépassées ni aux dogmes conventionnels ». Cela ne va pas l’empêcher de lancer un plan de sauvetage des principales banques (recapitalisation massive, injection de liquidités, garanties interbancaires) de 64 milliards d’euros (En Février 2008, la banque Northern Rock, spécialisée dans l’immobilier, est nationalisée, car le gouvernement britannique avait du débourser 35 milliards d’euros pour éviter la faillite ; en Mai 2009, l’Etat britannique a accepté de garantir quelques 290 milliards d’euros « toxiques » détenus par la très respectée Lloyds, en échange d’une prise de participation majoritaire de cette institution bancaire).

Malgré cela, La Grande-Bretagne s'effondre sur elle-même, la crise devient politique. M. Gordon Brown, le Premier ministre, annonce les mauvaises nouvelles sans parvenir à proposer un second plan de relance convaincant (le premier, destiné à faire repartir la consommation et l’investissement, a déjà coûté 24 milliards d’euros). Les journaux économiques dressent, chiffres et statistiques à l'appui, un portrait très pessimiste du Royaume-Uni. Les britanniques, effarés, découvrent en Juin 2009 que la compagnie aérienne British Airways demande à ses salariés basés sur le territoire national d’accepter de travailler gratuitement pendant un mois pour « la survie de la compagnie aérienne dans des conditions de marché difficiles ».

Le Premier ministre enchaîne les réunions de crise, fait des annonces, construit un nouveau plan de relance tant bien que mal. Il a ainsi annoncé un chèque de 11 milliards d'euros destiné à soutenir les petites et moyennes entreprises qui ont de plus en plus de mal à surmonter la crise. Outre la situation économique, M. Gordon Brown doit faire face à un front social. Sa réforme de la Royal Mail - la Poste britannique - qu'il veut partiellement privatiser fait polémique au sein de son propre parti, le Labour.

Les conservateurs (les « Tories ») vont-ils revenir bientôt au pouvoir ? Les électeurs donnent un « signal fort », aux élections européennes de juin 2009, où la gauche subit de lourds revers : le parti de M. Gordon Brown arrive en troisième position et obtient 15,7% des voix, loin derrière les Tories de David Cameron (27,7% des suffrages).

Piteux bilan, puisque le New Labour de M. Blair et de M. Brown, après dix ans de pouvoir, aura bel et bien favorisé la percée de l’extrême droite (BNP) et de la droite europhobe (UKIP).

Pourtant, M. Gordon Brown entend maintenir le cap. Alors que la défaite se confirmait, il a annoncé son intention de conserver son poste. Jusqu'à présent, le dirigeant a rejeté tout scénario qui impliquerait sa démission ou la tenue d'élections législatives anticipées.

 

5-1-5 Douze ans de gouvernements travaillistes successifs : les inégalités demeurent fortes, puisqu’elles constituent le ressort même du système...

 

5-1-5-1 Santé

Les inégalités de revenus et en matière de santé continuent de se creuser (le cinquième le plus pauvre de la population britannique a vu son espérance de vie baisser au cours des vingt dernières années.

 

5-1-5-2 Les inégalités de revenus[19]

Lorsqu'il est élu en 1997, M. Anthony Blair récupère un pays qui n'a jamais été aussi inégalitaire, en tout cas depuis que ces statistiques existent (1961). Les onze ans au pouvoir de Margaret Thatcher, marqués par une forte baisse des impôts, une dérégulation générale de l'économie et la perte de terrain des syndicats, ont largement remodelé et élargi l'échelle des revenus.

Le jeune chef de gouvernement travailliste, s'il ne souhaite pas revenir sur ces acquis, milite en revanche pour une richesse mieux répartie. Il ne parviendra jamais à réduire les inégalités à un niveau moindre de ce qu'elles étaient quand il a pris le pouvoir. Elles vont même continuer à s'accroître au début de son premier mandat. Mais, à l'époque, c'est parce que les plus aisés s'enrichissaient plus vite que les plus pauvres. Aux deux extrémités de l'échelle, le gâteau grossissait.

Depuis 2005, c'est différent : en termes réels, c'est-à-dire en tenant compte de l'inflation, les pauvres se paupérisent tandis que les riches s'enrichissent.

Il est vrai que les prix ont, en 2007 et 2008, augmenté plus vite que les salaires, mais cette perte de pouvoir d'achat s'est d'abord faite aux dépens des plus modestes. Ainsi, les 10 % les plus pauvres gagnaient en moyenne 156 livres par semaine en 2004-2005. En 2007-2008, ils touchaient 9 livres de moins. Les 10 % les plus riches, pour leur part, ont vu leur revenu hebdomadaire passer, sur cette même période, de 988 livres à 1 033 livres. Le revenu médian a lui aussi progressé, de 387 à 393 livres, quand le revenu moyen est passé de 472 à 487 livres.

Dans ce contexte, en 2007-2008, les 20 % les plus riches de la population détenaient 43,1 % des revenus disponibles, contre 40,9 % en 1996-1997.

En 2007-2008, le nombre d’adultes en age de travailler qui vivent sous le seuil de pauvreté se chiffrait à 11 millions de personnes, contre 10,7 millions l'année précédente et 10 millions en 2004-2005.

 

5-1-5-3 L’Angleterre, pays de cocagne pour milliardaires étrangers ?[20]

Seuls trois des dix hommes les plus riches du pays sont nés en Grande-Bretagne qui abrite en tout 75 milliardaires contre 68 en 2007. 40 d'entre-eux sont nés à l'étranger.

La liste des milliardaires donne un éclairage singulier aux « années Blair »... Les riches deviennent de plus en plus riches. En effet, les quelque 1000 multimillionnaires de Grande-Bretagne sont assis sur une fortune totale de 412,8 milliards de livres, soit 53 milliards de livres de plus qu'il y a douze mois. Selon Philip Beresford, qui établit la liste depuis 1989, "les 11 années de gouvernement travailliste ont favorisé l'éclosion des milliardaires comme cela a rarement été le cas dans l'histoire moderne de la Grande-Bretagne".

En tête du classement, pour la quatrième année consécutive, le PDG d'ArcelorMittal, Lakshmi Mittal, suivi du magnat du pétrole russe, Roman Abramovich, propriétaire du prestigieux club de football de Chelsea. La reine Elizabeth II n'est qu'à la 264e place du classement.

5- 2 Une famille royale à l’abri du besoin

Elisabeth II, née en 1926, est reine depuis 1952 de seize états indépendants ; elle est aussi chef du Commonwealth. La Reine emploie 1 200 personnes, possède de magnifiques diamants, plusieurs châteaux (Balmoral en Ecosse et Sandringham dans le Norfolk), 100 000 hectares terres et de forêts, des voitures de luxe, des chevaux de course et une collection de timbres uniques au monde... Son patrimoine personnel est estimé à 390 millions d’euros.  Paradoxalement, malgré cette fortune, la reine ne peut subvenir seule à ses besoins et à ceux de ses enfants, et elle a coûté 52,8 millions d'euros au contribuable britannique lors de l'année fiscale 2004/2005. Mais on est loin des 125,6 millions d'euros qu'elle recevait encore en 1992/1993, avant une campagne d'économies drastiques. Le Wall Street Journal a calculé que les dépenses prises en charge par le budget national sont presque égales au double du coût additionné des monarchies néerlandaise, suédoise, espagnole, belge, danoise et norvégienne ! Mais la reine Elisabeth n’est qu’à la 11ième  place du palmarès Forbes des souverains les plus riches du monde (le sultan de Brunei arrive largement en tête, avec une fortune estimée à 22 milliards de dollars). Depuis 1993, les revenus, plus-values et héritages privés de la souveraine sont soumis à imposition. Les Princes William et Harry possèdent à eux deux 35 millions de livres.

 

 

6°) Stephen Frears, un réalisateur reconnu et... contestataire

 

6-1 Stephen Frears, figure de proue d’un nouveau cinéma réaliste anglais[21]

Le nom du réalisateur britannique Stephen Frears reste attaché au film qui le révéla en 1985, My Beautiful Laundrette, une histoire d'amour entre un émigré pakistanais et un jeune anglais mêlé à une bande de fascistes, dans la Grande-Bretagne en crise de Margaret Thatcher. Tout en affrontant la réalité la plus dure (chômage, racisme, haine de l'homosexualité), Stephen Frears en livrait, sans démagogie, un violent contretype en montrant la réussite sociale de son couple d'amants, à la tête d'un petit commerce fleurissant (une laverie, en anglais laundrette). Oeuvres personnelles et films de commande pour les studios américains dessinent une trajectoire complexe, qui mêle les succès et les échecs, commerciaux ou artistiques. C'est sa rencontre avec l'écrivain Hanif Kureishi qui va momentanément entraîner Frears vers un cinéma d'intervention plus politique, faisant de Londres la capitale d'un terrible chaos social en même temps que d'un joyeux désordre sexuel (dans My Beautiful Laundrette comme dans Sammie et Rosie s'envoient en l'air, 1987). Même lorsqu'il reviendra à la plus authentique réalité du prolétariat (cette fois dans la banlieue de Dublin pour The Snapper, 1993, et The Van, 1996, adaptés de deux romans de Roddy Doyle), Frears saura échapper au piège du cinéma sociologique en filmant ses personnages avec une légèreté qui rend hommage à leur force de vie et à leur beauté morale. Il va ensuite alterner films américains et anglais. Frears est un cinéaste solitaire, refusant d’être considéré comme un artiste.

 

6-2 Stephen Frears évoque son film, « The Queen »

 

 «C'est un film subversif par le seul fait qu'il existe. Dire qu'il est républicain ou monarchiste n'a aucun sens. Les Anglais sont des conservateurs et la famille royale est capable de s'adapter. Même si c'est choquant de montrer la reine au lit, je vous confirme que, oui, le prince Philippe l'appelle bien dans l'intimité « mon chou ». Le miracle de ce film, c'est qu'on le prend au sérieux. Curieusement, il n'a été l'objet d'aucune controverse alors que je m'attendais à des attaques.»
«Diana a été présentée après sa mort comme une sainte alors qu'elle était à demi folle, comme le montre son comportement erratique. Tout ça résulte de ce mariage barbare, de cette manipulation d'une petite fille par des adultes, qui, en un sens, était pire que sa mort. La reine est une femme extraordinaire. La sagesse dont elle fait preuve est admirable. Elle est au niveau d'un Mandela. La monarchie changera peut-être après sa mort, mais certainement pas tant qu'elle est vivante: elle inspire trop de respect. Charles est plus complexe: la logique devrait le conduire à abdiquer et proclamer la république. Mais il relève d'un système de classe. C'est un gentleman-farmer du XVIIIe siècle, de plus en plus excentrique. La famille royale ne peut pas être complètement idiote, sinon elle n'aurait pas survécu plusieurs siècles, n'est-ce pas? Blair, lui, concentre toutes les contradictions, c'est un névrosé ».

 

 

Conclusion

Incontestablement, ils ont commis un « crime de lèse-majesté » ! En osant montrer la Reine, allongée pieds nus sur son lit, le réalisateur et le scénariste savaient qu’ils allaient recevoir une volée de « bois vert » de la part des Conservateurs, et de toute une partie de la population attachée sentimentalement à sa Monarque. Mais, s’ils ont traité ce sujet, c’est certainement parce qu’ils affirment qu’une Monarchie héréditaire est un anachronisme dans nos sociétés modernes, un poids, un fardeau financier dont on pourrait aisément se passer, et des privilèges, une « étiquette » qui devraient, depuis bien longtemps, être rangés dans les livres d’Histoire. La Monarchie britannique constitue bel et bien la cible principale de leurs attaques.

Nous avons vu que le film peine à atteindre cet objectif, car la situation particulière qui a été choisie (la mort dans un accident de la Princesse Diana), ne va faire, au final, que renforcer la Monarchie (par le ralliement et le soutien du Premier Ministre Travailliste), et que le film va complètement occulter la vraie réalité de la politique économique mise en place par M. Blair, véritable bombe à retardement qui attendra son départ du 10 Downing Street pour exploser entre les mains de son successeur, M. Brown, autre Premier Ministre Travailliste .

Il va de soi qu’en 2006, date de la réalisation du film, les indicateurs économiques mondiaux sont encore « au vert », que la City engrange les bénéfices, et que l’on admire, dans les médias, les sommets atteints par la distribution de stock-options et les montants himalayens des « parachutes dorés [22]». M. Bernard Maddof et M. Jérôme Kerviel[23] n’ont pas encore fait la « une » de l’actualité ; chacun est libre de « travailler plus pour gagner plus », dans une société ouverte, où l’individu peut montrer sa vraie valeur : avec la mondialisation et le Libéralisme, chacun a, enfin, les mêmes chances...

En centrant leur film sur la Reine (dont la seule opposante constante sera... Cherie Blair !), le film laisse de côté la politique économique menée par M. Blair. En cela, l’attitude du réalisateur et du scénariste se rapproche de ce que pense une grande partie des syndicats et du Labour : la politique de M. Blair n’est pas conforme à nos attentes, mais il faut le soutenir pour éviter le retour des « Tories » au pouvoir, ce qui serait, pour « la gauche », la pire des catastrophes !

En 2009, le film aurait pu être bien différent !

Il est surprenant de constater avec quelle facilité l’opinion accepte aujourd’hui que des hommes politiques portés au pouvoir pour mettre en place un monde plus juste, plus fraternel, mènent au final des politiques favorables aux plus riches, et, leur mandat terminé, entament une seconde vie (consultant de grandes entreprises, conférenciers, chargés de missions diplomatiques) qui leur permet d’engranger des revenus conséquents, des espèces « sonnantes et trébuchantes », et de ne pas quitter le cercle restreint des puissants et des décideurs (et cela est aussi valable pour des personnalités « de gauche », M. Clinton, l’ex chancelier Schröder, ou M. Anthony Blair).

Malgré le coup qu’a voulu lui porter le film « The Queen » en 2006, la monarchie britannique va fort bien ! En 2007, Helen Mirren, qui incarnait Elizabeth II dans le film, a dû décliner la courtoise invitation de la reine, nullement rancunière, qui l'avait conviée à Buckingham le 1er mai avec son mari, le réalisateur américain Taylor Hackford[24].

La monarchie britannique semble éternelle, et déjà les « meilleurs économistes de la planète » observent les signes « d’une timide reprise » qui nous fait espérer que « la période la plus difficile de la crise » est derrière nous, et que tout va, bien entendu, continuer comme par le passé ! Il suffit de leur faire confiance et d’être patients ! Demain chacun d’entre nous sera riche et célèbre !

Les premières bonnes nouvelles sont déjà là : en Juillet 2009, devant des médias fascinés, la Reine, propriétaire de tous les cygnes en liberté du royaume (mais elle ne contrôle que ceux qui vivent sur une portion de la Tamise), a, avec toute la solennité que nécessitait cette cérémonie, assisté au comptage annuel de ces volatiles, une tradition qui remonte au 12ième siècle !... John Bull[25], ébloui par cette continuité historique, ne remarque même plus ses voisins, les « oubliés de la croissance », les « victimes de la crise », pourtant de plus en plus nombreux...

La réalité « irréelle » de 2009 a bel et bien dépassé la timide fiction réalisée en 2006 !...

 

 

 

Gérard HERNANDEZ

Lauréat de la certification « Cinéma – Audiovisuel » (Education nationale)

Août 2009

 



[1] Travaillant pour le cinéma, la télévision et même le théâtre (Frost/Nixon, succès 2006), Peter Morgan a notamment écrit The Other Boleyn Girl, de Justin Chadwick, qui sortira en 2007, et The Deal, téléfilm qui marquait le début de sa collaboration avec Stephen Frears, en 2003 ­ et auscultait déjà la personnalité de M. Anthony Blair, alors à la conquête du Parti travailliste.

[2] Bédarida, François – « La société anglaise » - Sociétés contemporaines – Arthaud – 1975.

[3] Roy, Jean – « Blair save the Queen » - critique du film « The Queen » - l’Humanité.

[4] M. Blair a déjà rencontré la Reine, mais pas en privé. Il a donc déjà expérimenté le protocole royal. Le film, par cet artifice qui le rend, malgré son éducation dans les meilleures écoles, « maladroit », accentue le décalage avec la monarchie.

[5] Il va se permettre également « d’humaniser » le discours que la Reine prononce à la télévision à son retour à Londres.

[6] « Le premier ministre, au contraire, représente une modernité pragmatique extrêmement réactive aux humeurs de la société. Tout en surfant sur la vague politico médiatique, il va chercher à réconcilier la reine et ses sujets » - « Brillamment britannique » critique du film « The Queen » - Le Figaro.

[7] Alastair Campbell quant à lui félicitera la Premier Ministre d’être devenu en quelques jours le « Père » de la Nation... qui, par ailleurs, a déjà avec la Reine une « Mère »...

[8] Morgan, Peter (scénariste du film) : Journaliste : « Quelle interprétation donner à la scène où la reine rencontre un cerf en liberté, puis à celle où elle va voir son cadavre ? »

Peter Morgan : « On m'en a soumis de nombreuses, d'ailleurs souvent bien plus pertinentes que ce que j'avais moi-même en tête : le cerf incarnerait Diana, dans un contexte extérieur, la résidence de Balmoral en Ecosse, qui elle-même représenterait la France, lieu du drame. Un cerf de quatorze bois ­ qu'on appelle un impérial dans le jargon de la chasse ­ est en outre un animal qui a déjà sans doute surmonté bien des périls et peut-être même vécu plus longtemps qu'il n'aurait dû logiquement. Le cerf est aussi un symbole usuel de la monarchie. Alors, quand la reine le voit décapité, on peut aisément imaginer qu'elle se trouve confrontée à sa propre mortalité, comme à celle de l'institution ».

[9] Mme Camilla Parker-Bowles est simplement évoquée par la Princesse de Galles au cours d’un entretien télévisé pour illustrer la duplicité des mœurs de la famille royale.

[10] La Queen Mum évoque « une bande d’hystériques ayant besoin de réconfort avec ses cierges ».

[11] M. Alastair Campbell devra démissionner après le suicide de M. David Kelly, expert en armements, qui enquêtait sur l’Irak, et dont il avait été jeté le nom en pâture à l’opinion publique. Aujourd’hui M. Campbell a quitté la vie politique ; il est journaliste sportif au Times, un des journaux de... M. Ruppert Murdoch.

[12] « Blair se met en colère contre Campbell, et il a bien raison ».

[13] Pour appartenir à l’Establishment, la règle est la même depuis des siècles : il faut cumuler le prestige de la naissance, la force de l’argent (propriétés, revenus) et du pouvoir (Monarchie, Chambre des Lords, titres). (...) En un sens, on peut même soutenir que le système biparti repose sur l’existence de deux Establishments alternant régulièrement au pouvoir – l’un (de centre gauche) et l’autre (de centre droit) n’étant en réalité que les deux branches du même Establishment. (Bédarida, François – op. cité).

[14] « En Angleterre, le statut est aussi symbolisé par l’accent. Il suffit à quiconque d’ouvrir la bouche pour être immédiatement classé. « Them » and « us » : l’origine sociale est trahie par le premier mot prononcé » (Bédarida, François – op. cité).

[15] Le Point n° 1867 – Juin 2008 – « Il court, il court Tony Blair ». Par ailleurs, depuis 2006, l'ancien chancelier social-démocrate Gerhard Schröder s’est lui aussi reconverti dans les affaires et cumule les « jobs en or »; il préside (poste pour lequel il est « généreusement rémunéré » : 250 000 euros par an) le conseil de surveillance du consortium chargé de la construction du gazoduc Nord Stream, reliant la Russie à l'Allemagne, et qui sera opéré par Gazprom.

[16] L’Etat Providence

[17]  Cette « troisième voie » (inspirée par le christianisme social) est théorisée par M. Blair en 1997 dans l’ouvrage « The third way, New Politics for the New Century ». Le programme politique de M. Blair consiste à « moderniser ce qui est périmé, redresser les injustices, et agir en recourant aux méthodes les meilleures, sans esprit dogmatique ou doctrinaire, sans peur et en toute objectivité ».

[18] STIGLITZ, Joseph (prix Nobel d'économie 2001, Professeur à l'université Columbia (New York).21/07/08.

[19] Malingre, Virginie – « Les inégalités de revenus se sont accrues en Grande-Bretagne depuis 2005 » - Le Monde – 09/05/09.

[20] Site Internet « Europe 1 » - 27/04/08.

[21] Strauss, Frédéric – article Stephen Frears - Encyclopædia Universalis 2006.

[22]   En France, en 2006, la société EADS a versé un parachute doré de 8,5 millions d’euros à M. Noël Forgeard, qui quittait la direction du groupe (alors que la filiale Airbus du groupe EADS prévoyait de supprimer 10 000 emplois sur quatre ans en Europe).

[23] Trader qui, en Janvier 2008, a fait perdre à la banque qui l’employait, la Société Générale, 4 900 millions d’euros !

[24] Le Parisien – Mai 2007.

[25] L’Anglais « typique » (Dans les dessins humoristiques, il apparaît sous les traits d’un fermier jovial, parfois vêtu d’un gilet aux couleurs de l’Union, avec un bouledogue sur les talons).


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