SLUMDOG MILLIONNAIRE 

 

Hollywood Tiers-mondiste ?... Huit oscars américains récompensent le Royaume-Uni pour avoir démontré que l’Inde a eu raison d'intégrer pleinement le capitalisme, aujourd’hui mondialisé et triomphant.

 

« Je n’avais vraiment pas d’avis sur l’Inde. J’y ai été pour la première fois

pour tourner le film[1] ».

Danny Boyle, réalisateur

 

« Cette histoire correspond exactement au rêve américain tel que l’envisagent ses habitants : quelqu’un sans le sou qui atteint son but à force d’y croire[2] ».

Danny Boyle, réalisateur

 

Le Premier Ministre hindou, M. Manmohan Singh, a déclaré que le succès du film [britannique] aux Oscars avait « rendu l’Inde fière ».

Indian Espress – Février 2009

 

« Le pauvre voudrait bien devenir millionnaire, et le millionnaire devenir milliardaire.

 Les riches devraient prendre l’initiative de se dépouiller de tout afin de répandre partout l’esprit de contentement. Si seulement ils faisaient preuve de modération dans la jouissance des biens dont ils sont propriétaires, on arriverait facilement à nourrir les affamés »[3].

Mohandas Karamchand Gandhi (SB. 75-76)

 

Générique

Réalisateur : Danny BOYLE -  (USA – GB, société de production Film4 de Christian Colson) – Adaptation du roman : Simon BEAUFOY - avec Dev PATEL (Jamal Malik) – Freida PINTO (Latika) – Madhur MITTAL  (Salim) - Anil KAPOOR (Prem Kumar, le présentateur) – Irfan Khan (l’inspecteur de police) – Ismail Azharrudin et Ali Rubiana (Jamal et Salim enfants) - Tanay Chheda, 12 ans (Jamal enfant)

Musique originale : Allah Rakha Rahman (le « Mozart de Madras » pour la presse indienne). Sortie en France : 14/01/09 - Le film a réuni en France 1,9 millions de spectateurs en neuf semaines d'exploitation[4]. Le film a été projeté sur 350 écrans.

Récompenses aux Oscars 2009 : film,  réalisateur, adaptation, musique originale,  chanson (« Jai Ho »), son, cinématographie, montage. [Répartition : Grande-Bretagne, 5 Oscars / Inde, 3 Oscars (deux pour Allah Rakha Rahman, un pour l’ingénieur du son Resul Pookutty)]

 

Résumé  du film :   Jamal Malik, 18 ans, son frère Salim et leur amie Latika sont des orphelins du bidonville de Bombay. Après de nombreuses aventures tragi-comiques, les trois personnages sont séparés : Salim, tueur à gages, Latika « protégée » par un truand, et Jamal serveur de thé dans un centre d’appel téléphoniques. En participant à l’émission « Qui veut devenir millionnaire[5] », Jamal va retrouver l’amour de Latika (et gagner vingt millions de roupies), tandis que son frère Salim meurt, après avoir tué le truand. Les principaux personnages dansent au son de la chanson du film, sur un quai de la gare de Mumbai, Chhatrapati Shivaji Terminus[6].

Introduction

Depuis le 15 septembre 2008, date de la faillite de la banque Lehmann Brothers, le libéralisme menace le monde d’une crise planétaire sans précédent. Précisons simplement, pour donner une idée des dégâts réels occasionnés, que pour sauver une seule compagnie d’assurance (AIG), le  gouvernement américain (c’est-à-dire le contribuable) va octroyer une subvention de 150 milliards de dollars, alors que l’aide apportée chaque année par l’ensemble des pays industrialisés aux pays le plus pauvres, aux pays « en voie de développement », atteint environ 100 milliards de dollars, tous pays donateurs confondus.

Dans cette mondialisation, forcément heureuse, l’Inde présente un visage contrasté : alors que M. Lakshmi Mittal (sidérurgie) est entré dans le cercle très restreint des milliardaires les plus riches de la planète, 150 000 fermiers se sont suicidés en Inde depuis 1995 (date d’entrée de l’Inde dans l’Organisation Mondiale du Commerce – OMC), victimes des subventions données à leur agriculture par les pays riches...

En Asie, comme partout dans le monde, la mondialisation a fait exploser les inégalités. Dans les pays industrialisés comme dans les pays en voie de développement, une seule idéologie s’impose : la confiance absolue dans l’individu, qui, grâce à son égoïsme et à sa volonté de réussir, va faire progresser – dit-on -  toute la société, favoriser l’enrichissement de tous.

Dans ce contexte particulier (une économie de casino, réputée infaillible, en crise profonde, qui permet à quelques acteurs de « se goinfrer » de revenus faramineux tout en réclamant la « moralisation » du système), le cinéma tient un rôle important : il alimente le rêve, il fait côtoyer des réussites inouïes, il canalise et récupère les velléités de contestation, de révolte.

C’est pourquoi il est intéressant de questionner les valeurs, le discours du film « Slumdog[7] Millionnaire », « fable moderne », antithèse du film « politique », du film « militant ».

En lui attribuant huit trophées lors de la dernière cérémonie des Oscars, le monde américain du cinéma a certes voulu distinguer les qualités « artistiques » de ce film britannique (« un conte de fées manichéen et invraisemblable accumulant les stéréotypes sur l’Inde[8] »), mais il a également cautionné un discours, une vision des rapports entre pays riches et pays pauvres. Tentons maintenant de définir ce qui est de l’ordre de la contestation et ce qui renforce l’idéologie dominante, celle qui permet aux pays riches (créateurs des fameuses "actions toxiques") d’asseoir leur pouvoir sur les pays en voie de développement.

 

1.      Le film

 

1.1.   Un accueil  très partagé

 

1.1.1.      Ils ont aimé (Le Point, Marianne, Libération, Le monde, La Croix, Le Figaro, l’Express, Le Parisien,  Ouest-France, Studio).

 

1.1.2.      Ils n’ont pas été séduits (Télérama, l’Humanité, Première, les Inrocks, Positif).

« (...) entre saris criards, bande son assourdissante et inévitable love story dégoulinante, le message clignote : il y a du bonheur et de la beauté même dans la misère, et en plus, sur un coup de bol, on peut s’en sortir et gagner des millions. Ce récit souligne au contraire, involontairement, la cruauté d’une réalité très peu glamour »[12].

 

1.2.   La structure du film : l'amour peut triompher… dans une économie de marché !

Dans ce film, comme dans beaucoup d’autres, il convient certes de s’interroger sur la manière dont s’agencent les éléments évoqués par le récit, mais il est aussi nécessaire de noter les éléments « oubliés », laissés de coté, négligés.

 

1.2.1.      Situation Initiale : Une société violente, injuste, qui viole les Droits de l'Homme.

Une société brutale : A Mumbai, en 2006, des policiers tentent d'obtenir des aveux d'un prisonnier en le frappant, en lui mettant la tête dans un sceau d'eau, en l'électrocutant. Le jeune homme est soupçonné d'avoir triché pour s'enrichir. Un flash-back va, symboliquement, le ramener à l'age de 7 ans : Jamal, son frère Salim et leurs petits camarades jouent au cricket près des pistes de l'aéroport. La police les poursuit : ils réintègrent leur bidonville, sont pris en charge par leur mère qui les accompagne à l'école; là, revêtus de leur blouse d'écolier, l'instituteur leur fait lire un extrait des "Trois mousquetaires" d'Alexandre Dumas et frappe Jamal.

 

1.2.2.      Des jeunes livrés à eux-mêmes qui vont l’emporter par leur mérite

Un parcours symbolique dense, révélateur des obstacles que l'Inde doit affronter, va permettre au héros de quitter la pauvreté absolue pour se hisser au niveau de la richesse extrême.

 

1.2.3.      Situation finale : une nouvelle classe moyenne, richissime mais modeste, est reconnue par le pays tout entier, rassemblé devant son poste de télévision. La pauvreté a disparu !

Le conflit entre les deux frères (Jamal, honnête et pauvre; Salim, tueur à gages qui a kidnappé pour son patron l'amie de son frère, Latika) va trouver sa résolution. Salim permet à Latika de s'enfuir pour rejoindre son frère Jamal, remplit une baignoire de billets de banque et, plongé dans la baignoire, tue le méchant malfrat, avant de mourir lui-même sous les tirs des autres membres de la bande.

Jamal ne participe pas à "Qui veut devenir Millionnaire ?" pour s'enrichir : il utilise la notoriété de l'émission pour inciter Latika, cachée, à donner de ses nouvelles. Il réussit, sans trop de difficultés,  à convaincre la police de son innocence et à le relâcher. Sans le vouloir, il va assumer un leadership symbolique dans toute la population indienne, toutes classes confondues, qui suit ses exploits par le biais de la télévision. Il triomphe des pièges tendus par le présentateur et accède à la richesse. De ses vingt millions de roupies, il ne fait rien. Il est assis sur un quai (!) de la gare de Mumbai, où Latika le rejoint. Ils échangent un baiser, avant de danser sur le quai, dirigeant une troupe gaie et bigarrée.

 

1.3.   Hypothèses de fonctionnement

« Slumdog », ce n’est pas juste l’Inde de Mère Térésa. C’est aussi les gratte-ciel, les Mercedes et les centraux téléphoniques. Boyle établit le pont entre ces deux Inde-là[13] ».

Incontestablement, la montée en puissance de la classe moyenne va permettre à l'Inde d'effacer ces bidonvilles inesthétiques et effrayants que le film nous présentait dans son premier tiers.

La police, la seule trace visible de l'Etat dans le film, va s'humaniser (néanmoins, elle ne manifeste aucune volonté d'affronter les véritables bandits qui sèment le désordre, tuent et mutilent des enfants).

La "classe supérieure" n'est pas représentée dans le film. L'économie est bel et bien cachée derrière les mafias, le crime organisé (du haut d'un immeuble en construction, Salim fait remarquer à son frère que ce nouveau quartier d'affaires – qui appartient à la mafia -  vient remplacer leur ancien bidonville, que l'Inde est au centre du monde et que lui, Salim, le "mauvais garçon",  est au centre de la richesse du pays).

L'amour constitue la valeur cardinale de cette classe moyenne  montante représentée par Jamal.

Il n'y a plus de cause (religieuse, politique, sociale) à défendre. Le film peut se permettre ce pied de nez (absent du roman) à la mythologie indienne contemporaine : le policier, dans le commissariat, questionne Jamal :"puisque tu as su quel homme politique américain est présent sur le billet de 100 dollars, quelle effigie orne notre billet de 100 roupies ? Jamal l'ignore. Le policier lui montre alors un billet et lui précise : "C'est Gandhi !". Jamal répond "Qui c'est celui-là ?" ce qui lui vaut d'être frappé à nouveau par le policier. L’Inde, mondialisée, occidentalisée, n’a plus besoin d’Histoire, ni du Mahatma[14].

La Culture, pourtant millénaire de l'Inde, est la grande perdante du film (dans leur école primaire du bidonville, les deux frères lisent, en anglais, "Les trois mousquetaires"; au Taj Mahal, Djamal va découvrir une représentation en plein air… d'Orphée et Eurydice, de Gluck; le cours de langue donné au sein du central téléphonique évoque un feuilleton populaire diffusé par la télévision anglaise; et même le cricket ne peut rien contre la puissance médiatique de "Qui veut devenir millionnaire".

 

 

 

1.4.   Le référent explicite : l’Inde et Mumbai (ex Bombay)

 

1.4.1.      L’Inde

 

1.4.1.1.Pendant 90 ans, l’Inde aura été une colonie anglaise[15]

1765 : les anglais prennent possession du Bengale.

Vers 1857, l’Empire britannique en Inde devient l’Empire britannique de l’Inde ; c’est une source de richesses (la main d’œuvre est bon marché) et la possibilité de nouveaux débouchés pour l’économie anglaise. Le vice-roi des Indes détient le pouvoir exécutif. Pendant des années, les paysans seront exploités aussi bien par les propriétaires indiens que par le gouvernement et les colons britanniques.

Au début du 20ème siècle, Gandhi combat l’oppression par des jeûnes qui durent plusieurs semaines. Hindous et musulmans oublièrent leurs différences et le boycott du textile européen fut décidé. En 1929, le congrès indien réclame la complète indépendance de l’Inde, « le plus beau joyau de la couronne britannique ».

15 août 1947 : indépendance de l’Inde (le pays est divisé pour créer le nouvel état du Pakistan).

1971 : L’armée indienne va intervenir victorieusement au Pakistan oriental (futur Bangladesh)

 

1.4.1.2.Economie

1.4.1.2.1.      L’Inde, de la tradition à la mondialisation

La libération de l’économie indienne à partir de 1991, après des années de protectionnisme socialiste, fut un des évènements les plus importants de la décennie. Comme partout dans le monde, la révolution des technologies de communication (informatique) transforma la façon dont les indiens s’habillaient, parlaient et pensaient. Pour des millions d’exclus, le mode de vie des plus riches devint de plus en plus attirant.

 

1.4.1.2.2.      La grande crise de 2009

 La Bourse de Mumbai a gagné 50 % en 2007 grâce à l'afflux de capitaux étrangers, mais elle a baissé de 44 % en 2008.

Des 53 milliardaires que comptait l’Inde en 2008, il n’en reste que 24...

Le classement Forbes annuel rend compte de ces réussites extravagantes portées par la mondialisation :

Mukesh Ambani : 19 milliards de dollars (7° fortune mondiale) – Pétrochimie / industrie

Lakshmi Mittal : 19 milliards de dollars (8° fortune   ) – Sidérurgie

Anil Ambani : 10 milliards (34° fortune mondiale   )  - Télécoms, énergie, finance. M. Ambani, du fait de la crise, a perdu 30 milliards de dollars en un an.

Sunil Mittal et sa famille : 7,7 milliards de dollars (59° fortune mondiale) Télécoms

Aujourd’hui l’économie indienne est elle aussi en difficulté. Le secteur textile indien serait susceptible de perdre un million d’emplois d’ici un an. Par ailleurs, les exportations de marchandises ont fortement chuté depuis le mois de septembre

 

1.4.1.3.Mumbai (ex Bombay)

« Mumbai est une ville qui souffre d’une crise d’identité : elle est en plein boom économique tout en étant au bord de la catastrophe sociale. C’est la plus grande ville d’Inde, la plus riche. Le dernier recensement lui attribuait quinze millions d’habitants (plus que la Grèce, avec "seulement" onze millions d'habitants)  mais la moitié est constituée de sans-logis. Au bar de l’hôtel Oberoi, la bouteille de Dom Pérignon coûte 20 000 roupies, soit plus d’une fois et demi le revenu annuel  moyen (et ce dans une ville où 40% des maisons ne disposent pas d’eau potable). Dans un pays où la faim tue encore, Bombay se glorifie de ses 150 cliniques d’amaigrissement... 10 % de la population de Mumbai est musulmane »[17]. En 2015, Mumbai devrait compter vingt trois millions d’habitants. La Bourse se trouve dans cette ville qui est aussi la capitale économique du pays.

 

 

1.5.   Le réalisateur, son équipe et les conditions de tournage du film

1.5.1.      Le réalisateur Danny Boyle joue la carte du réalisme

« Coté casting, Boyle cherche dans le monde entier des acteurs d’origine indienne capables de jouer en anglais et correspondant aux trois ages du scénario : 7 ans, 13 ans et 18 ans. Sa collaboratrice Loveleen Tandan s’aperçoit que les indiens parlant anglais à 7 ans viennent de milieux trop favorisés et manquent de naturel dans les bidonvilles (!). L’idée naît alors de les faire jouer dans leur langue maternelle (hindi) et de n’introduire l’anglais que dans la deuxième partie du film. Bingo ! Les candidats sérieux affluent[18] ».

 

1.5.2.      Les conditions de réalisation :

 

1.5.2.1.Les « chiens des bidonvilles » existent toujours : ils se sont rebiffés !

Slumdog Millionnaire ne fait pas l’unanimité en Inde. Plusieurs plaintes ont même été déposées contre le film du cinéaste britannique Dany Boyle. Les autorités de l’Etat du Bihar, dans le nord de l’Inde, ont déployé depuis quelques semaines des policiers autour des cinémas : plusieurs centaines d’habitants des bidonvilles avaient attaqué l’une des salles qui projetait le film. (...) « Traiter les gens de chiens est une violation des droits de l’homme » martèle Tateshwar Vishwakarma. Représentant d’une association d’habitants de slums, l’homme a attaqué en justice une partie de l’équipe du film pour diffamation »[19].

 

1.5.2.2. Les habitants des bidonvilles ont-ils une âme ?

Il est tout à fait intéressant de noter comment la presse et les médias ont rendu compte du statut des différents acteurs qui interprètent le film.

Tout d’abord, Dev Patel, qui a effectué un véritable "travail de composition".

 

Ensuite Tanay Chheda, 12 ans, interprète de Jamal enfant (il n’est pas issu des bidonvilles...). Son talent et son interprétation n’ont pas intéressé les médias occidentaux. Entretien avec le jeune acteur : Tu as grandi à Mumbai, mais tu ne viens pas des bidonvilles. Comment t'es tu mis dans la peau de Jamal Malik, un gamin des bidonvilles ?

Tanay Chheda, 12 ans : « C'était un rôle très difficile. J'avais déjà été dans les bidonvilles de Mumbai avec des ONG et interagi avec des enfants avant le tournage, mais comme vous dites, je ne suis pas issu de ce milieu. Je ne ressens pas de la pitié pour ces gamins (!). Je pense même qu'ils sont plus heureux et moins stressés que nous (!). Dans le film, Jamal est heureux dans sa vie quand il est enfant et qu'il joue avec ses amis. Les enfants des bidonvilles ne sont pas tristes. Pour moi, c'était une très bonne expérience. Le tournage s'est fait à Dharavi donc il y avait toujours des enfants du bidonville à proximité. Ça m'a aidé à m'imprégner du rôle. Danny m'a beaucoup aidé aussi ».

 

Deux enfants (Azharrudin Mohammed Ismail et Rubiana Ali) sont les seuls acteurs participant au film "trouvés" dans un bidonville:

Le film couronné par les Oscars, ces deux enfants allaient-ils rejoindre leur quart-monde ? Il semblait difficile de concilier ce retour à la terrible réalité du monde indien alors que l’euphorie libérale devait améliorer toutes les destinées ! Voici donc ces deux enfants propulsés... « stars d’un défilé de mode » !

 

 

 

Les lampions de la fête éteints, il est envisagé que ces deux enfants « méritants » et si sympathiques trouvent un modeste logement en dehors du bidonville. Le conte de fée se poursuit ! (le lendemain de la cérémonie hollywoodienne, la télévision française nous a présenté quelques personnes – non identifiées – esquissant quelques pas de danse dans une rue indienne; il s'agissait, nous précisa le présentateur, de partager la joie immense des habitants du bidonville de Mumbai après cette pluie d'Oscars récompensant le film britannique…).

Hélas, le libéralisme ne peut d’un seul coup apporter le bonheur à tous. Il convient de souligner malgré tout les efforts de l’équipe de réalisation qui, au risque de sa vie, s’est aventurée dans les « bas-fonds » de l’espèce humaine...

Pour un occidental, le bidonville est un univers définitivement hermétique, incompréhensible :

Comme il le fait quand il chasse les grands fauves, l’homme blanc doit se cacher et mettre au point des armes (caméras) qui lui permettent d’atteindre son objectif (la capture) sans attirer l’attention des êtres humains anonymes – et qui doivent le rester à l’écran  – qu’il côtoie.

Malgré sa technologie et son courage, l’homme blanc ne se sent pas en sécurité dans le bidonville :

 

 

1.5.2.3.les jeux innocents des enfants indiens tels que les imagine un scénariste britannique[29]

Jamal, Salim et Latika sont aux mains d’une mafia qui les utilise comme mendiants des rues. Salim envisage son rôle de leader très au sérieux, et oblige Latika à prendre un bébé dans ses bras, car « cela rapporte plus ». Le soir, de retour dans leur dortoir, pendant qu’adultes et enfants dorment, Jamal et Latika se vengent en mettant des piments rouges sur le sexe de Salim, qui ne va pas tarder à se réveiller, et à se précipiter sous la douche pour calmer la douleur qui le brûle.

 

1.5.2.4.Un gamin hindou recouvert de merde[30] ? Une image particulièrement «significative » pour un réalisateur britannique !

Une jetée en bois permet de surplomber le fleuve. Au bout de la jetée, quelques planches constituent un cabinet en plein air. A l’intérieur, Djamal enfant, accroupi, défèque. A l’extérieur, un homme attend avec impatience, et Salim, qui est rémunéré pour la gestion de cet endroit très « social », invite son camarade à libérer les lieux. Djamal ne sort pas, et l’homme, très en colère, s’en va. Pour punir Djamal de lui avoir fait perdre un client, Salim bloque la porte : Djamal est enfermé. Pour quitter cette prison et obtenir un autographe de son idole l’acteur Amitabh Bachchan, Djamal n’a d’autre solution que de suivre le même chemin que les excréments. Il plonge. Et c’est recouvert de merde de la tête aux pieds que l’enfant se présente devant la star qui lui dédicace sa photo. [De nombreux spectateurs rient de bon cœur en découvrant ce gag  frais et léger, écrit par un scénariste britannique très en verve].

« Je voulais aussi célébrer le côté sale des bidonvilles. Là-bas, il n'y a pas de toilettes. Il y a de la merde partout. On vivait dans la crasse, alors on a essayé de la célébrer. Comme cette scène où le gamin saute dans un énorme tas de merde. Il court, recouvert de merde, vers la star Amitabh Bachchan qui lui signe un autographe. Une fois encore, on a mis une star indienne et de la merde côte à côte, parce que l'Inde, c'est tout ça à la fois[31] ».

 

1.5.2.5.Suite au succès du film, des agences organisent pour les touristes occidentaux des visites du bidonville[32]

Depuis le succès planétaire du film Slumdog Millionnaire, les visites des quartiers pauvres de Bombay ont la cote auprès des touristes. Des agences locales organisent en effet des visites des bidonvilles locaux, dont Dharavi où a été tourné le film. Alors que certains médias indiens qualifient l’initiative de « pornographie de la pauvreté », les agences Reality Tours  and Travel et Bombay Magic assurent reverser jusqu’à 80% de leurs profits à un centre communautaire. Les « Slum Tours » permettraient de mieux découvrir la réalité de Dharavi et son fonctionnement interne (notamment le lucratif recyclage des déchets). Les touristes, dont le nombre a augmenté de 15 % ces dernières semaines, en ressortirait avec une image moins négative des bidonvilles.

 

1.5.2.6.Les relations Nord / Sud expliquées au touriste occidental.

"En tant que visiteur étranger, vous risquez d'être sollicités par les mendiants aux feux rouges, dans les marchés. Ils peuvent se montrer insistants. Si vous donnez à l'un vous vous retrouverez vite cerné par une foule exigeant un bakchich, une situation dont profitent parfois les pickpockets. Vous éloigner devrait suffire à leur faire lâcher prise. Sinon adressez-vous à un policier"[33].

 

1.5.2.7.Une photo abjecte de liesse populaire qui a fait le tour du monde[34]

Une foule compacte d'enfants indiens est agglutinée devant un poste de télévision, en plein air.

Okapi (le magazine des 10-15 ans) explique à ses lecteurs : "Tandis que les deux jeunes acteurs issus du bidonville de Garib Nagar  assistaient à Los Angeles à la remise des prix avec l'équipe du film, toute la communauté était devant le poste pour les acclamer".

Le Point.fr précise que " Les jeunes figurants du film qui n'ont pas eu la chance d'aller à Los Angeles se sont réunis devant le baraquement de fortune d'Azharuddin Ismail, qui incarne le jeune Salim dans le film. Sa masure est couverte d'une simple bâche, mais une petite télévision était placée sur un tabouret dans la rue pour que le voisinage voie ce qui se passait à Hollywood

(…) Dans les "slums", les réjouissances sont allées bon train après l'attribution de l'Oscar du meilleur film".

Champagne et petits fours  pour tout le monde ?…

 

1.5.2.8.Morale et cinéma[35] : un précédent célèbre, le film « Kapo »

En juin 1961, dans les Cahiers du cinéma, jacques Rivette (dans un article titré : "De l'abjection") condamnera le maniérisme d'un film de Gillo Pontocorvo, "Kapo", qui traitait des camps d'extermination nazis, mais en "fictionnalisant" le sujet. Pour Rivette, l'absence d'éthique cinématographique rend le film "obscène" (J. Rivette : "Voyez cependant dans Kapo, le plan où Riva se suicide en  se jetant sur les barbelés électrifiés; l'homme qui décide à ce moment, de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant bien le soin d'inscrire exactement  la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n'a droit qu'au plus profond mépris"[36].

Dany Boyle, réalisateur de Slumdog Millionnaire, nous propose également un cinéma "obscène", quand il "vole" des images dans un bidonville, quand il filme les êtres humains les plus pauvres de notre planète, avec pour seul objectif de les utiliser comme des éléments anonymes, pittoresques et décoratifs de sa fiction cinématographique (ce qui nous renvoie sans nul doute possible à la "glorieuse" période du cinéma colonial ![37]). Celui qui filme, en ce début de 21ème siècle, une course poursuite dans un bidonville pour le seul plaisir d'offrir aux spectateurs une séquence rythmée et colorée dans un environnement "exotique" mérite-t-il vraiment notre sympathie et notre approbation ? La question est posée…

 

1.5.2.9.Le scandale de la pauvreté en Inde mobilise aussi la presse "people"…

"Alors que le film rafle plusieurs oscars, les interprètes de Jamal et de Latika seraient tombés amoureux pendant le tournage. Quand la réalité rejoint la fiction… Mais Dev Patel a du batailler pour séduire la jolie Freida, mariée à Rohan Antao, son amour de jeunesse, dont elle est très proche. Rohan a mis à jour son profil "Facebook" et est passé de "in relationship" à "single". Mais la belle indienne dément toute relation avec son partenaire à l'écran"[38].

 

1.5.2.10.       Au final, de belles images, rythmées, pour mieux vendre de la musique ?

« Trainspottin » (une « vision psychédélique de la toxicomanie, un film phénomène et générationnel ») a été en 1996 le grand succès (deuxième plus gros succès du cinéma anglais) du réalisateur Danny Boyle. La bande originale du film (« brute, concentrée, sans temps mort »), reflet dynamique des musiques les plus prisées de son époque (la « Brit Pop et les influences américaines – Eno, New Order, Lou Reed, Iggy Pop »), a été saluée par la critique et plébiscitée par le public.

Aujourd’hui, alors que la musique, comme les marchés financiers, s’est mondialisée, pourquoi ne pas offrir à un talentueux compositeur indien, qui réussit si bien la synthèse entre les sons du Sud et les rythmes du Nord, de belles images « synchrones » avec sa vision musicale du monde ?

La séquence de danse finale n’est pas seulement un hommage au cinéma de Bollywood, c’est aussi un vidéoclip assez exotique pour conquérir un public occidental jeune en attente de nouveautés et sensible aux causes humanitaires. Danny Boyle sait parfaitement canaliser et recycler « l’air musical » de son époque...

 

1.6.   L’Inde, l’Occident et le cinéma

 

1.6.1.      Les deux cultures cinématographiques de l’Inde

 

1.6.1.1.Le cinéma populaire indien

 

1.6.1.2.Satyajit Ray (1921 – 1992), un des plus grands cinéastes du monde

L’œuvre de Ray est constituée par trente six films, parmi lesquels on peut mettre en évidence la Trilogie d’Apu (1955 – 1959), Le salon de musique (1958) ou Charulata (1964). Ray s’est toujours tenu éloigné de l’industrie cinématographique commerciale. Il est resté fidèle à la culture et aux traditions de sa ville (Calcutta) et de sa région (le Bengale). Satyajit Ray s’est inscrit dans le mouvement intellectuel baptisé Renaissance bengali qui prônait un juste échange culturel entre l’Orient et l’Occident, et a dénoncé le dogmatisme religieux proposé par les fondamentalistes hindous. Il s’est inclus tout naturellement dans les grands mouvements progressistes (dont la libération de la femme) qui contribuèrent à l’indépendance. Parallèlement à sa carrière de cinéaste, Ray a été musicien et romancier[46].

« Aucun cinéaste digne de ce nom, conscient de ses responsabilités envers le public, ne saurait accepter de s’évader longtemps de la réalité. Il doit accepter le défi du monde contemporain, examiner les faits, les jauger, les passer au crible et choisir ceux qui peuvent former la matière première d’un film[47] ».

Là où Satyajit Ray atteignait le sublime en questionnant avec simplicité le genre humain, Danny Boyle se contente de réaliser des produits conformistes, formatés et roublards,  au final très alimentaires. Certainement deux visions très différentes de l’Humanité et du rôle de l’Art...

N’en déplaise aux grincheux, aux « modernes », et aux professionnels américains qui décernent les « Oscars », c’est bien le nom de Satyajit Ray qui restera inscrit parmi les génies du 7ième Art (la victoire du Sud sur le Nord ?).

 

1.6.2.      L’Inde dans le cinéma occidental

L'inde a fasciné bien des cinéastes. Elle a servi de décor exotique à des œuvres peu importantes, mais elle a aussi permis à des cinéastes majeurs de créer des œuvres originales et fortes, dans le domaine du documentaire comme dans celui de la fiction. Citons, dans le désordre, Jean Renoir ("Le fleuve"), Fritz Lang ("Le tigre du Bengale"), Louis Malle (Calcutta), James Ivory ("Chaleur et poussière"), Alain Corneau ("Nocturne indien"), Wes Anderson ("À bord du Darjeeling limited"), David Lean ("La route des Indes").

 

2.      Le livre

Slumdog millionnaire est l’adaptation du roman de Vikas Swarup  « Les fabuleuses aventures d’un indien malchanceux qui devint milliardaire[48] ».

 

2.1.   L’auteur, Vikas Swarup (« un moraliste joyeusement désespéré[49] ?»)

Né en 1963 en Inde dans une famille d’avocats, Vikas Swarup, passionné de cricket, est diplomate. Il a étudié l’histoire contemporaine, la psychologie et la philosophie. Il a été en poste en Turquie, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne. Il travaille au ministère des affaires étrangères à New Delhi. Ce premier roman (qu’il a écrit en deux mois alors qu’il se trouvait en poste à Londres)  a connu un succès phénoménal en Inde et a été traduit en quinze langues. «Mon but n'était pas de faire une satire sociale. Je voulais juste divertir, en parlant de la vie de tous les jours», plaide Vikas Swarup.

2.2.   La vision de l’Inde de l’écrivain Vikas Swarup

 

2.2.1.      Structure du roman

Prologue (commissariat de police) – le héros, Ram[50] Muhammad[51] Thomas[52] (RMT), est interrogé par des policiers car il est soupçonné d’avoir triché. Un blanc américain et un indou, représentant la production du jeu, soudoient le Préfet pour que la police obtienne des aveux. Une avocate vient le délivrer et le soigne à son domicile. RMT lui raconte son existence : chaque chapitre est ponctuée par une question extraite du jeu télévisé.

1°) La Mort d’un héros. RMT (18 ans, serveur dans un bar) et son ami Salim (porteur de repas) sont passionnées de cinéma indien. [Chapitre absent du film]

2°) Le fardeau du prêtre. Abandonné à sa naissance, RMT a été recueilli par un prêtre, le père Timothy. Le père John, dans cette même paroisse est un pédophile cocaïnomane. Les deux prêtres meurent en s’affrontant. [Chapitre absent du film].

3°) Une promesse de frère. Le voisin de palier de leur misérable logement (un « chawl ») est un ancien astronome déchu. Ivre, il entend imposer des relations sexuelles incestueuses à sa fille. RMT (11 ans) le pousse dans la cage d’escalier et s’enfuit. [Chapitre absent du film].

4°) Une pensée pour les infirmes. RMT (8 ans) quitte la maison de correction avec son nouvel ami Salim Ilyasi, enfant musulman (6 ans) dont la famille a été tuée par les hindous. Les deux enfants sont pris en charge par le directeur d’une école de mendiants qui compte les mutiler. Ils s’enfuient. [Chapitre adapté en partie par le film]

5°) Comment parler l’australien ? RMT (14 ans) est serviteur dans la famille du colonel australien Taylor, attaché militaire - et espion -  en poste en Inde. [Chapitre absent du film].

6°) Attention à vos boutons. RMT (18 ans) est barman à Mumbai. Un client ivre lui raconte la mort de son frère, victime d’une prêtresse vaudoue. [Chapitre absent du film]

7°) Le meurtre de l’Ouest-Express. Avec le salaire touché au service des Taylor, RMT (17 ans) se rend à Mumbai en wagon-lit. Les voyageurs sont dévalisés. RMT tue un des agresseurs et s’enfuit. [Chapitre absent du film]

8°) L’histoire d’un soldat. La guerre entre l’Inde et la Pakistan vécue par les civils à l’arrière (RMT a 8 ans). Un ancien soldat raconte ses exploits lors du conflit avec le Pakistan en 1971. Démasqué, le vieux soldat se suicide. [Chapitre absent du film].

9°) Permis de tuer. (RMT a 18 ans). Son ami Salim, musulman, victime de la répression des hindous contre les musulmans. Salim est sauvé par un tueur à gages. Il devient son serviteur.

Le tueur à gages est abattu à son tour par la police. [Chapitre adapté en partie  par le film]

10°) La grande tragédienne. RMT a 13 ans. Il entre au service d’une star déclinante du cinéma qui finit par se suicider. RMT trouve du travail dans une fonderie. [Chapitre absent du film].

11°) X Gkrz Opknu (ou une histoire d’amour). A Agra, pendant un an, RMT (17 ans) est guide au Taj Mahal. Des riches étudiants de Delhi le conduisent dans le « quartier rose » de la ville  où RMT a une relation sexuelle avec une prostituée, Nita. RMT veut racheter Nita à son souteneur. Ce dernier lui en demande 600 000 roupies. Il effectue un cambriolage qui le lui rapporte que 300 000 roupies. Il donne cette somme à un père de famille qui pourra ainsi acheter le médicament qui sauvera son fils mordu par un chien enragé. [Chapitre adapté en partie  par le film].

12°) La treizième question. RMT participe au jeu. Avant la dernière question, il renonce à abattre le présentateur du jeu, qui a torturé son amie Nita à Agra. Son avocate se révèle être la jeune fille qu’il a sauvé de l’inceste dans le chapitre 3. RMT est vainqueur du jeu, grâce à l’intervention téléphonique de l’homme qui a pu sauver son fils de la rage. [Chapitre adapté en partie par le film].

Epilogue. Le présentateur du jeu est mort (suicide ? vengeance des producteurs ?). RMT, milliardaire fait libérer 35 enfants infirmes (confiés à une organisation internationale d’aide à l’enfance) et permet à Salim de décrocher son premier grand rôle au cinéma. RMT est riche ; il épouse Nita. [Chapitre adapté en partie par le film].

 

 

2.2.2.      Le regard de Vikas Swarup sur le monde qui l’entoure

Le lecteur du roman est étonné de constater que l'auteur aborde de nombreux sujets, mais avec une grande légèreté; il décrit l'Inde comme il le ferait de n'importe quel pays du Sud Occidentalisé (très peu des références au climat, à la géographie, aux religions, aux langues).

Voyons maintenant quelques lignes « majeures » du roman.

 

La lecture du roman laisse au lecteur une impression mitigée. Certes, le héros, RMT,  part de bien bas pour s’élever au firmament de la société indienne après avoir surmonté moultes épreuves (il saura faire preuve de qualités intellectuelles en tant que guide du Taj Mahal et humaines en donnant son argent au père désespéré qui ne peut acheter les médicaments qui vont sauver son fils). Mais RMT, dès qu’il accède à un statut social plus favorisé, se comporte comme un « petit bourgeois » sans grandeur et sans ambition, qui ne mesure aucunement comment la planète a rétréci avec la mondialisation.

Sans doute RMT est-il assez éloigné de Vikas Swarup, son créateur, qui observe, de sa position sociale privilégiée, cette multitude humaine en quête de confort, de reconnaissance et de consommation. Certes l’élite du pays, dont fait partie le diplomate Vikas Swarup, fait décoller le pays, le fait avancer vers les valeurs occidentales, mais la population semble ne pas réaliser l’effort qui a été accompli. Malgré le sérieux de son travail diplomatique, la société indienne reste désespérément figée (pauvreté, guerres, conflits religieux, colonialisme) : pour adresser son message à son pays, il ne restait à Vikas Swarup que deux solutions : s’engager dans la politique, ou...  prendre la plume pour décrire sa vision pessimiste de l’Inde, à travers les aventures de RMT, héros sans ambition.

 

 

2.3.   Quelques éléments de comparaison entre le livre et le film

 

2.3.1.      La question de l’identité

Vikas Swarup, dans le roman, donne une dimension tout à fait significative à l’identité de son héros, parfaitement situé à l’intersection des trois civilisations, indienne, musulmane et occidentale (seul son ami Salim appartient à la communauté musulmane).

 

Danny Boyle et son équipe vont modifier ces paramètres, en faisant de Jamal[53] et de son frère Salim[54] Malik[55] des enfants musulmans, dont la mère est tuée par des indiens au cours d’une attaque raciste. L’Inde compte 120 millions de musulmans considérés comme responsables de la partition du territoire indien (Inde / Pakistan), d'où les émeutes dont ils sont régulièrement les victimes. Les musulmans sont globalement relégués au bas de l'échelle sociale. Les tragédies se sont succédées. Ainsi, le 6 décembre 1992, des milliers de fondamentalistes hindous détruisirent la mosquée abandonnée de Babri Masjid, érigée par les moghols au 15ème siècle, sous prétexte qu’elle se trouvait à l’emplacement présumé du lieu de naissance de Rama. La destruction fut suivie de violentes émeutes entre hindous et musulmans un peu partout dans le pays, dont les plus graves se déroulèrent à Bombay, firent plus de 1200 morts.

Plus récemment, du 26 au 28 novembre 2008, des groupes terroristes islamistes (inspirés par le Pakistan ?) vont se livrer à des attaques coordonnées des grands hôtels de Mumbai. Le bilan est de 173 personnes tuées et de 300 blessés.

 

Alors que le roman fait la part belle au personnage de RMT, qui, seul, va triompher de toutes les contradictions de sa société, Danny Boyle donne à Jamal, personnage musulman, un rôle de gagnant dans la société indienne, sans toutefois lui donner un statut de leader ni sur le plan politique ni sur le plan financier. Ce décalage d’identité, qui n’est pas significatif au premier regard pour des Occidentaux, facilite l’accueil (et le succès ?) du film dans les deux communautés, hélas  toujours prêtes à en découdre.

 

2.3.2.      Les touristes au Taj mahal : l’Amérique est sensible aux drames du Tiers-Monde !

Dans le livre, RMT reste un an sur le site du Taj Mahal ; il étudie les livres anciens et devient un érudit très prisé par les touristes, issus de différents continents.

Dans le film, Jamal propose à un couple anglophone qui le prend pour un guide une visite comprenant des commentaires très... inattendus (le Taj Mahal  possède bien une piscine, mais les ascenseurs n’ont pas encore été installés...).

 

Jamal organise (séquence absente du roman) pour un couple d’américains et leur chauffeur indien une visite de « l’Inde profonde » (un fleuve dans lequel une multitude de femmes lavent du linge). Pendant la visite, des jeunes délinquants « démontent » la voiture et partent avec les pièces détachées, provoquant la colère du chauffeur indien qui frappe Jamal. La réaction du couple américain est particulièrement remarquable : le mari américain paie tout de même à Jamal le prix de son intervention, et sa femme prend le jeune héros dans ses bras pour le consoler. Cette vision merveilleuse de la présence américaine dans le Tiers-Monde méritait bien une pluie d'Oscars !…

 

 

 

Conclusion. 400 millions d'indiens survivent, dans les campagnes, avec moins de un dollar par jour : qui s'en soucie, à part le Prince Charles ?…

 

Garibi Hatao[56].

L'Inde, désormais, fait partie des pays émergents; elle a connu une croissance économique soutenue. Le film prend acte de cette occidentalisation des élites (qui n'est pas récente), de son implantation dans un capitalisme mondialisé créateur d'un imaginaire très "orienté". Mais les inégalités n'ont pas été effacées, loin de là. Dans la structure sociale du pays, le système des castes renforce toujours les divisions de la société indienne, partagée entre modernité et traditions.

 

De nouvelles menaces, moins médiatisées, frappent néanmoins les plus pauvres, que l'on trouve principalement dans les zones rurales (absentes du film). Le site Internet de TF1, dans sa page "People" (!)  nous informe que le… Prince Charles d'Angleterre a pris position contre les OGM, la "pire catastrophe environnementale jamais survenue dans le monde[57]". Il a pointé le désastre écologique qui nous menace si nous laissons s'installer notre dépendance à quelques "groupes gigantesques" pour la production alimentaire…

 

Concrètement, des défenseurs de l'environnement reprochent à la multinationale Monsanto d'avoir vendu à des fermiers des semences de coton transgénique (coton Bt) que Monsanto réputait infaillible, en assurant les fermiers indiens qu'il s'agissait de nouvelles graines hybrides qui leur assureraient une meilleure récolte. Non seulement cette semence ne serait pas résistante aux parasites, mais elle aurait aussi de conséquences négatives pour l'environnement. On mesure les conséquences de telles expérimentations, quand on rappelle que 75 % de la population indienne se consacre à la culture fermière… Maximaliser les profits, diminuer les coûts, tout cela a trop souvent pour synonyme le sacrifice de l’environnement !

 

L'Inde, par son poids démographique et ses inégalités démesurées nous fait prendre conscience que nous sommes face à une crise globale de civilisation (écologique, économique et morale), et qu’une autre gestion du monde est nécessaire. Il conviendrait par exemple de réfléchir pour donner un pouvoir accru de décision dans le domaine économique aux pays en voie de développement (leur permettre de récupérer la plus grande partie de la richesse créée, parfois dans des conditions sanitaires et sociales exécrables, pour ne plus privilégier, comme c’est le cas actuellement, la rémunération des actionnaires des pays du « Nord »).

 

 Il nous faudra aussi "éduquer", "moraliser" notre regard occidental, pour que plus jamais un enfant du Tiers-Monde recouvert d'excréments ne soit une occasion de nous faire sourire…

La civilisation indienne, millénaire, a encore de grandes leçons d'existence à nous proposer !

"L'Inde, c'est la dissemblance qui rassemble, c'est l'illusion qui est réelle. L'Inde est une chimère en exercice"[58].

 

Gérard Hernandez

Lauréat de la certification en cinéma-audiovisuel – Ministère de l'Education nationale.  

    Mars 2009.

Article rédigé avec la documentation de l'espace histoire – image de la médiathèque de Camponac –Pessac

 

 



[1] Louchart, Aurélie – entretien avec Dany Boyle – site évène.fr. – janvier 2009.

[2] Cheze, Thierry – made in India – Studio magazine n°253 – Janvier 2009

[3] Gandhi – Tous les homme sont frères – Gallimard – Folio essais  n° 130 – 1991.

[4] Le Film f'rançais – n°3307 – 20/03/09.

[5] Le jeu "Who wants to be a Millionnaire ?" est édité par 2way Traffic, société de production néerlandaise.

[6] Ex Victoria Terminus.

[7] Le chien des quartiers pauvres.      [Bidonville : shanty town]

[8] Chanda, Tirthankar – Jeune Afrique – rédaction web – 11/03/2009.

[9] Pomier, Pierre – La mini gazette n°346 – 18/03/09 – Cinéma Art et Essai « Recherche » Jean Eustache – Pessac.

[10] Le Figaro.fr.

[11] La Croix

[12] Bénabent, Juliette – Télérama – 17/01/09.

[13] Qui veut gagner des roupies ? – Le Point

[14] "La grande âme", surnom de Mohandas Karamchand Gandhi.

[15] Le grand guide de l’Inde – Gallimard – Bibliothèque du voyageur – 1995.

[16] Inégalités, le retour des riches – Sciences Humaines n°191 – Mars 2008.

[17] Metha Suketu, Mumbay – in Bombay l’album maximum city – Edigroup Terrail – Paris – 2006.

[18] Cheze, Thierry – made in India – Studio magazine n°253 – Janvier 2009.

[19] AFP – 02/02/09.

[20] Site officiel du film.

[21] Cheze, Thierry – made in India – Studio magazine n°253 – Janvier 2009

[22] Qui veut gagner des roupies ? – Le Point

[23] site aujourd’hui l’Inde.com – 17/03/09.

[24] Ricard, Françoise – trois bonnes raisons de voir Slumdog Millionnaire – Le Monde des ados – n°200 – 07/01/09.

[25] L’Express

[26] Louchart, Aurélie – entretien avec Danny Boyle – site évène.fr – janvier 2009

[27] Ricard, Françoise – trois bonnes raisons de voir Slumdog Millionnaire – Le Monde des ados – n°200 – 07/01/09

[28] Cheze, Thierry – made in India – Studio magazine n°253 – Janvier 2009

[29] Cette séquence est absente du roman.

[30] Cette séquence est absente du roman…

[31] Louchart, Aurélie – entretien avec Danny Boyle – site évène.fr.

[32] Site Routard.com – Des slumdog Millionnaire Tours à Bombay – 20/03/2009.

[33] Dalal Roshen – Inde – Guides voir – Hachette tourisme – 2005.

[34] L'express. Fr 23/02/09 / Okapi N°867 – 1° avril.

[35] Godard, choqué que l'on puise esthétiser l'horreur des camps de concentration, avait affirmé : "le travelling est une affaire de morale".

[36] De Baecque, Antoine – La cinéphilie, invention d'un regard – Hachette Littérature – Pluriel – 2003.

[37] Boulanger, Pierre – le cinéma colonial – Seghers – cinéma 2000 – 1975.

[38] Fis, Fiorana - Gala – 20/02/09.

[39] Masala : Mélange d'épices réduites en poudre, condiment de base de la cuisine indienne.

[40] Farges, Joël – "Au-delà des apparences" in Indomania – Cinémathèque française – 1992.

[41] Raheja, Dinesh – la saga de Bollywood – editions Charles Moreau – 2004.

[42] Polomé, Pierre – Bollywood, dans les coulisses des films cities – ed. du Rouergue – 2005.

[43] Niogret, Hubert – "Bollywood et ses marges" – Positif n°577 – mars 2009.

[44] Thoraval, Yves – les cinemas de l'Inde – L'Harmattan – 1998.

[45] Metha, Suketu – Bombay, maximum city – Buchet Chastel – 2006.

[46] Tesson, Charles – article Satyajit Ray – Encyclopédia Universalis – 2007.

[47] Ray, Satyajit – Ecrits sur le cinéma – Ramsay poche cinéma – 1998.

[48] Titre original « Q and A » - 2005.

[49] Site lescinqcontinents.com

[50] «Rama, est le fils de Dashrata, roi d'Ayodhya. Il combattit le tyran Ravana avec l'aide du dieu singe Hanuman et devint un souverain exemplaire après 14 ans d'exil. C'est un habile tireur à l'arc dont la devise est : une flèche, une parole, une épouse. Son épouse s'appelle Sita avec qui il eut deux fils  ».

[51] Prophète de l’Islam

[52] Un des douze apôtres de l’Evangile. La légende en fait l’évangélisateur des Indes.

[53] Jamal : la Beauté, en arabe

[54] Salim : Sain, Serein, Sous la protection de Dieu, en arabe.

[55] Malik : le Roi, en arabe

[56] A bas la pauvreté.

[57] Descamps, Maud –  "Le Prince Charles dit non aux OGM"  - TF1.fr – page "People" – 13/08/2008.

[58] Carrière, Jean-Claude – cette Inde plurielle unique – Redécouvrir l'Inde – Géo Hors-série – 2006.


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