QUELQUES POILS, DES FÈCES[1],

et beaucoup de… romantisme !

 

 

A propos du film "Sex and the city – The movie"

 

Générique. Film de Michael Patrick King (également producteur et scénariste) – USA – 2008 -  2h15 – avec Sarah Jessica Parker (Carrie Bradshaw - journaliste) – Kim Cattrall (Samantha Jones – possède une agence de relations publique sen Californie) – Cynthia Nixon (Miranda Hobbes - avocate) – Kristin Davis (Charlotte York – dirige une galerie d'art dans le centre de New-York) – Chris Noth (M. Big – Homme d'affaires, compagnon de Carrie) – David Eigemberg (Steve Brady – mari de Miranda) – Evan Handler (Harry Goldenblatt – mari de Charlotte) – Jason Lewis (Smith Jerrod – compagnon de Samantha) – Jennifer Hudson (Louise – assistante recrutée par Carrie).

 

« La femme qui aspire à être l’égale de l’homme manque singulièrement d’ambition... »

Dominique Quessada[2]

 

"Dans l'opposition homme-femme, il se trouve que la nature m'a mis dans le camp qui, depuis des millénaires, a été dominant. Comment prétendre que je n'ai jamais profité de cette position ?»

Albert Jacquard[3]

 

"Aujourd’hui, les femmes façonnent l’avenir par leurs contributions dans tous les domaines de la vie des États-Unis, notamment dans les sciences, le droit, les affaires, l’éducation, le sport et  les arts.

 Elles servent notre pays avec honneur et courage dans nos forces armées[4]".

G. W. Bush – Président des USA -

 

Résumé (paru dans le programme d'un cinéma "Art et Essai" de la banlieue bordelaise) : "Tiré d'un recueil de chroniques écrites par la journaliste Candace Bushnell, Sex and the City brosse le portrait de quatre amies new-yorkaises, trentenaires et célibataires : Carrie, journaliste tenant une rubrique dans laquelle elle dissèque les relations homme-femmes; Charlotte, galeriste naïve et romantique; Miranda, avocate cérébrale et Samantha, attachée, de presse nymphomane…".

 (Ce cinéma "Art et Essai" complète ce résumé par la citation suivante, extraite du journal 20 Minutes) : "Les fans ne seront pas déçus, heureux de retrouver de "vieilles" connaissances. Dialogues bien sentis (!), bons sentiments à la pelle, la comédie reste fidèle à la série, scènes torrides (!) et verve crue comprise".[5]

Le film est classé "Tous publics".

 

INTRODUCTION

Une décision de Justice fait scandale en ce début de Juin 2008. Le tribunal de Lille annule un mariage car la mariée avait menti sur une "condition reconnue comme essentielle" par Madame et Monsieur, à savoir la virginité de Madame. Une vague d'indignation (menée par "Charlie Hebdo" et "Ni putes ni soumises") déferle sur le pays, avant de retomber rapidement. Pendant ce temps, à La Verpillière (Isère), cinquante femmes ont pu bénéficier durant deux heures d'une ouverture spéciale de la piscine sous la surveillance de maitres-nageurs femmes[6]. La laïcité "à la française" reste décidément un combat toujours d'actualité…

Au cinéma, dans un tapage médiatique entretenu depuis de longs mois, sort enfin sur les écrans "Sex and the city – le film". Phénomène sociologique et succès commercial, le film rapporte le double de ce qu'espérait son distributeur, la Warner Bros, en enregistrant 216,9 millions de dollars (139,9 millions d'euros) de recettes – en onze jours - pour les seuls Etats-Unis (alors que, dans ce pays, ce film est interdit aux plus jeunes !). A Hollywood, nombreux étaient pourtant les sceptiques qui ne donnaient pas cher d'un film basé sur une série encore diffusée à la télévision et peu tournée vers le public jeune et masculin, pilier du box office…

L'apparition de ce film sur les écrans, et son incontestable succès auprès du public féminin nous a incité à observer cette production hollywoodienne de plus près, avec les outils de l'analyse filmique. Il s'agira d'abord de comprendre la signification du film (tente-t-il de nous éclairer sur la condition humaine ?), d'élaborer des hypothèses permettant de comprendre le succès de sa réception dans notre monde  occidental "libéral".

Essayons tout d'abord de mieux connaître cet "objet culturel industriel" (ciblé : "pour les femmes") mais écrit, produit et réalisé… par un homme, certes un cinéaste,  mais qui a si peu à nous dire. Partons pour New York, nouvel Olympe où des femmes déesses savourent éternellement l'ambroisie.

1.    La problématique globale

1.1.  La trajectoire du film

1.1.1.     La situation initiale : Présentation des personnages

Les quatre héroïnes marchent dans une rue de New York. Voix off de Carrie "C'est parfois difficile de repérer les contre-façons en amour" [un jeune bellâtre les croise – regards féminins admiratifs] – On a souvent besoin d'aide pour les découvrir ! [Le bellâtre se précipite dans les bras d'un second bellâtre et l'embrasse  sur la bouche] Les quatre femmes éclatent de rire. Brève présentation des quatre personnages.

1.1.2.     La situation finale : Convivialité féminine

Miranda et Steve reprennent leur vie maritale. Samantha quitte Smith (auquel elle n’a rien à reprocher). Charlotte met au monde une fille. Carrie et M. Big se marient dans l'intimité. Carrie est vêtue d'une robe sans marque, mais porte aux pieds des chaussures serties de diamants ("C'est à cela que ça sert les diamants : il faut finaliser le contrat de mariage !"). Repas familial avec les amis dans un restaurant populaire. Carrie donne une conférence. Dans une rue, l'été, la nuit, les filles s'installent dans un bar pour fêter les cinquante ans de Samantha ("Quatre jeunes femmes New Yorkaises entourées d'amour, ça ne se démode jamais !" nous dit la voix-off de Carrie). Elles trinquent « aux cinquante prochaines années ».

1.2.  Carrie et ses trois "personnalités" latentes

Carrie, par sa profession et sa relation avec Mr Big, occupe le centre du récit. Ses trois amies, certes personnages réels, pourraient représenter par ailleurs une projection de ses pulsions, des "images" fantasmées d'elle-même.

 Dans cette hypothèse, Samantha illustrerait la "pulsion sexuelle", la recherche sans fin de nouveaux plaisirs, de nouveaux partenaires, Miranda signifierait la "cérébralité", le refoulement des désirs par la raison, et Charlotte marquerait la permanence de l'enfance – y compris la période "comment ne pas salir ses couches"-, la difficulté du passage à l'âge adulte. Carrie, en fonction des situations, emprunterait son comportement à l'une ou à l'autre.

1.3.  Une société apparemment obsédée par le sexe  (sont également concernés les animaux et les enfants)

q       Comme Samantha "n'arrête pas d'y penser" (au sexe ? à son bellâtre de voisin ?) elle compense en faisant des achats. Une vendeuse lui propose d'adopter un chiot "qui a été opéré". Malgré cela, l'animal manifeste, en jouant avec sa couverture, un comportement qui ne laisse aucun doute sur sa "masculinité". Samantha achète le chien. Au cours de la séquence qui décrit le comportement des différents personnages pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, un plan rapide nous montre le chien, dans son panier, se livrant aux mêmes mouvements sexuels.

q       [les quatre héroïnes au domicile de Charlotte. Lilly, trois ans, la fille adoptive de Charlotte est aussi présente ; elle répète tout ce qu’elle entend]. Miranda : »Après une bonne rupture, le sexe est encore meilleur ! » [Le téléphone sonne ; Lilly décroche]. Lilly  (au téléphone) : « Sexe ! ». Rires des quatre femmes.

1.4.  Le corps des femmes : les poils, la merde.

Sur la terrasse de leur hôtel "5 étoiles" (avec vue sur la mer), les héroïnes bronzent en maillot de bain. Samantha à Mélinda : "La cire, tu connais pas ? Tu ne t'es pas épilée depuis 1998 " – Mélinda: "Je ne savais pas que j'allais me mettre en maillot de bain !" – Samantha : "Tu concurrences vraiment la foret vierge !". Mélinda quitte la terrasse. Rires des filles.

Hôtel mexicain. En prenant sa douche, Charlotte ( qui ne consomme que des "petits pots US qu'elle transporte dans son sac Prada") avale par mégarde une gorgée d'eau locale… qui lui occasionne une crise de … "Turista"[7] (la bande-son est saturée de gargouillis intestinaux significatifs auxquels les mimiques de Charlotte donnent tout leur sens). Les toilettes sont fermées pour cause de nettoyage; alors que ses amies sont toujours en train de bronzer sur la terrasse, la voix-off de Carrie nous précise que "Charlotte décharge les bienfaits du Mexique dans son pantalon ! Miranda avait raison : avec quelque chose de vraiment drôle, je m'étais remise à rire !".

[Difficile d'imaginer un film "grand public" imposant un tel traitement à l'un de ses personnages principaux masculins : l'aventurier Indiana Jones ou le chevalier Jedi Luke Skywalker victimes de la "Turista" : inimaginable ! Avec un personnage adulte féminin, c'est donc possible… Pauvre Charlotte (et pauvres spectatrices : comment peuvent-elles supporter l’insulte que constitue une telle séquence ?)].

1.5.  Billevesées  ou  dialogues "cultes" ?

q       Charlotte : "Je crois qu'un malheur va m'arriver !". Carrie : "T'as chié dans ton pantalon à l'hôtel, alors t'as eu ta dose !".

q       Samantha : « "On se fait baiser par les mecs gentils, on se fait baiser par les salauds, et tous les autres ne savent même pas comment nous baiser correctement ».

q       [Smith et Samantha font l'amour] – Smith : "Tu es un peu distante !" – Samantha : "Tu es toujours en moi !!!".

q       Miranda : "Une femme est-elle toujours une sorcière ou une chatte en chaleur ?"

q       Miranda : "Elle était pourtant intelligente avant de tomber amoureuse !…"

q       Samantha : "Quand le grand amour débarque, c'est pas toujours facile !…"

q        [le chien de Samantha entre dans le jardin de son voisin, un bellâtre qui se douche en plein air] Samantha :"Mon chien est par erreur monté sur votre belle queue, euh, votre balcon !".

2.    Un "Divertissement"  aux multiples facettes

Tout film est produit dans un moment donné par une société donnée. C’est une apparence, une création artistique, bien évidemment, qui s’inscrit dans un art en perpétuelle évolution, le cinéma, mais c’est aussi une vision du monde, une représentation des enjeux présents et futurs ("Le public ne connaît qu'une apparence, et c'est cette apparence qui, par l'opinion, est transformée en fait politique[8]"). En ce sens, le divertissant « Sex and the City » est également un film « politique ». Il convient d'abord de questionner l'image des USA qui est proposée implicitement aux spectatrices par le film.

2.1.  Le bonheur des riches

Le film met pratiquement de coté toute activité professionnelle de ses principaux protagonistes. Nous ne verrons jamais Miranda plaider, Charlotte gérer sa galerie d’art et Samantha faciliter l’insertion professionnelle d’acteurs. Il en est de même pour les deux maris (Steve et Harry). M. Big est un homme d’affaires, certes, mais nous ignorons totalement son secteur d’activité. Au final, Carrie, journaliste, travaille dans un journal pour lectrices au fort pouvoir d’achat: elle est chargée par sa rédactrice en chef d’un sujet sur « l’amour à quarante ans », dont Carrie sera le centre...

Nul besoin de se lancer dans de difficiles travaux : les cadeaux se succèdent, les opportunités favorables se manifestent toujours au moment opportun. Nous sommes en plein conte de fées !

 

2.2.  Le bonheur des pauvres : le parcours exemplaire de Louise.

A la moitié du film, aucun personnage "noir" n'est apparu à l'écran. L'arrivé de Louise dans le récit va combler ce manque. Rappelons ici que Carrie, de retour du Mexique, fait passer des entretiens d'embauche  pour recruter une assistante. Louise (native de St Louis), la trentaine dynamique, se présente comme l'aînée d'une famille de six enfants; elle a des compétences en informatique. Pour l'instant, elle réside dans un appartement avec trois co-locataires, et elle est venue à New York… chercher le grand amour ! Son sac "Louis Vuitton" attire l'attention de Carie. Louise la rassure : elle a loué ce sac de marque prestigieux (et à un petit prix). Carrie la recrute aussitôt (Louise: "Restez avec moi et vous serez toujours branchée !").

Louise va gérer le courrier Internet que reçoit Carrie. Mais Louise est triste : "Mon petit ami m'a laissé tomber; il me manque tout le temps". 

C'est Noël : Louise offre à Carrie le DVD du "Chant du Missouri" et reçoit en retour un… sac Vuitton ! Louise : "Un sac Vuitton, un vrai, rien qu'à moi, plus besoin de le louer !".

Au cours de la soirée de la Saint-Sylvestre, Louise, à Saint-Louis, est entourée par sa famille et ses amis (communauté noire). L'arrivée d'un inconnu (noir) la trouble.

Plus tard, Louise annonce à Carrie une grande nouvelle. Louise : "Je vais me marier à St Louis" – Carrie :"Mon Dieu !…". Louise :"Ma robe est somptueuse, et tu sais quoi, elle n'est même pas louée !". A New York, les deux femmes se séparent. Carrie : "Sainte Louise, tu m'as redonné goût à la vie !". Louise : "Et toi, tu m'as donné …"Louise Vuitton !".

A St Louis, Louise essaie sa robe de mariée dans un magasin. Conversation téléphonique avec Carrie, a propos du code d'accès secret à son ordinateur. Puis Louise rappelle à Carrie que cette dernière a laissé un paire de chaussures magnifiques dans la penderie de l'appartement qu'elle comptait habiter avec M. Big. Louise à Carrie :"Si tu ne veux plus de ces chaussures, tu me les gardes et je me ferai raboter les pieds pour les mettre ! Elles valent au moins 425 $ !". Sacrée Louise !

2.3.  La culture

LIVRE : Au grand étonnement de M. Big, son compagnon (chef d'entreprise), Carrie fréquente la bibliothèque publique (au fond pourquoi pas, puisqu'elle est journaliste ? Elle a emprunté un seul livre : les lettres d'amour des grands hommes - Beethoven, Voltaire, Lord Byron -). M. Big lui demande pourquoi elle emprunte des livres. Carrie : "J'aime leur odeur !".

2.4.  Dans la périphérie du pouvoir, les populations "exotiques"

Mexique : les Mexicains sont serviables et propres (bien que leur eau ne soit pas potable). Les mariachis, au restaurant, sont particulièrement bruyants. On trouve, dans ce pays ensoleillé, de magnifiques hôtels pour riches américains (les toilettes sont nettoyées... par la seule femme mexicaine de la séquence). Riches nord-américaines et employés mexicains, chacun reste à "sa place" pendant la durée du – bref – séjour.

Homosexuels : le couple d'homosexuels est parfaitement intégré : ils sont chargés de l'organisation du mariage. Par la suite, nous les découvrons attendant amoureusement l'arrivée de la nouvelle année. Le jeune homme asiatique surdiplômé qui passe un entretien avec Carrie pour devenir son assistant pense convenir au poste car il porte de ravissants mocassins d’un rose soutenu...  Pas de lesbiennes (la scène de restaurant où la serveuse croit avoir affaire à un couple – Carrie / Miranda – se termine par une rupture entre les deux femmes).

2.5.  Le Bonheur par les marques

Dans un premier temps, Carrie souhaite se marier dans la simplicité ("J'ai déniché cette robe dans une boutique Vintage[9]"), ce qui horrifie le jeune italien homosexuel chargé d'organiser la cérémonie ("la mariée ne porte pas de marques !!!").

"Chaque printemps, la "semaine de la mode" crée l'événement". Carrie : "C'est la semaine de la mode et il y avait bien longtemps que je ne m'étais pas sentie moi-même".

Carrie essaye des robes de mariée; c'est l'occasion d'une séance de photos (pour "Vogue"). A chaque robe essayée, Carrie nous indique le nom du couturier : "Christian Lacroix, Lanvin, Dior, Oscar de la Renta, Vivienne Westwood".

2.6.  Une fin fédératrice qui réconcilie les partisans de M. Mc Cain et les partisans de M. Obama.

Réception après cocktail, le film nous fait partager la vie quotidienne d'une "élite" qui ignore totalement les tracas de la vie quotidienne. En toute fin de parcours, le film semble effectuer un changement de cap complet : l'argent et la mode ne sont plus les valeurs fondamentales. Carrie se marie sans porter de marques (mais ses chaussures sont ornées de diamants), les quatre amies et leurs familles respectives se retrouvent dans un restaurant "populaire", entourés de "vrais gens" pour fêter le mariage !… Cette touche "Démocrate" ne peut cacher que le film est vraiment en phase avec les valeurs (économiques et, au final, sociétales) du candidat Mc Cain.

2.7.  L'image des USA : un bonheur endémique  qui occulte une réalité sociale plus sombre.

Terre d’immigration, les USA sont incontestablement une Démocratie vivante, ancienne et toujours solide. Ceci posé, on peut – tout à fait artificiellement, j’en conviens volontiers – examiner la manière dont le film le décrit  avec deux points de vue opposés : le "très bon" coté des choses, et une vision plus critique.

2.7.1.     "America first !" - Ceux qui ignorent ou ne veulent pas savoir ce qui se passe sur la base américaine de Guantanamo

Les USA, voila bien un pays libre, un nouveau paradis sur terre ! Chacun et chacune s’épanouit professionnellement et sentimentalement ; l’univers raffiné de la grande métropole est balisé par les marques, qui donnent assurance, charme et distinction. Dans cette société individualiste et conviviale (où le travail reste marginal) les « pauvres », ceux qui partent dans la vie avec moins de cartes dans leur jeu (leur peau, peut-être, est-elle plus foncée) vont trouver, par leur dynamisme et leur enthousiasme une place qui leur donnera pleinement satisfaction !

La famille et le mariage sont plus que jamais des valeurs fondatrices, mais toutes les orientations sexuelles semblent acceptées. Seul accroc social, seule manifestation de violence : au sortir du défilé de mode, des manifestantes, mobilisées contre l’utilisation des fourrures animales, vont jeter un liquide rouge sur la robe blanche de Samantha. L’incident, sans conséquences, est vite oublié (Samantha commente : "Tu m'as manqué New York")...

Au final, faisant preuve d’un merveilleux esprit critique, les « gens d’en haut » font l’effort de descendre de leur piédestal, pour nous côtoyer, nous, les simples mortels. Qui n’aimerait pas vivre dans ces USA où la population est en bonne santé, belle, et vit dans l’aisance ou le grand luxe ?

« Des millions de femmes rêvent de cette vie américaine, pleine de rebondissements, et s’identifient facilement à la chroniqueuse du New York Star et à sa vie sentimentale perturbée »[10]

2.7.2.     "Us, go home" - Ceux qui sont préoccupés par ce qui ce passe dans la base américaine de Guantanamo

Première puissance militaire au monde, les USA sont certes une terre de Liberté, mais ce pays présente également de fortes inégalités (économiques, entre les hommes et les femmes).

Les USA, qui parfois ne respectent pas le Droit international constituent bel et bien une superpuissance. Rappelons toutefois que son modèle économique n'est, en l'état, pas viable, car il faudrait pas moins de cinq planètes si on voulait le généraliser à l'ensemble de notre Terre.

 

3.    Sous couvert d'Art cinématographique, le triomphe du matraquage promotionnel

3.1.  "Sex and the city le film" est aussi un produit

Carrie bradshaw porte dans le film 41 tenues différentes. Ce constat, loin d'être insignifiant, est révélateur !

3.1.1.     Une campagne publicitaire tapageuse rondement menée

 

"L'affiche de "Sex and the City – le film" a été censurée en Israël; la société d'affichage publicitaire Maximédia a demandé au distributeur local du long métrage américain de ne pas faire apparaître le mot "Sex" sur l'affiche promotionnelle, ce qui a été refusé. (…) Cette censure a assuré une belle promotion au film. (…) Les actrices y ont mis également du leur; Cynthia Nixon, alias Miranda, a déclaré il y a quelques semaines que l'un des personnages mourrait à l'issue du film. Un scandale auprès des fans, sans fondement selon les producteurs. (…) Sarah Jessica Parker, pour sa part, assure partout la promotion de sa nouvelle fragrance : Covet[15]".

Une avant première où le cinéma tient vraiment la vedette ?

« C'était le 6 mai dernier. La première journée d'été à Central Park. Au Mandarin Oriental, trois cents journalistes, parqués par groupes de dix, attendent Sarah Jessica Parker, actrice vedette de Sex and the City. Elle a trois heures de retard quand la porte de la suite 4 216 s'ouvre. Comme à l'avant-première du film à Londres, elle porte une robe vert pastel en mousseline transparente serrée à la taille et des talons de dix centimètres pour compenser sa petite taille.

La conférence de presse démarre fort : «  Êtes-vous heureuse ? Et quel est votre rouge à lèvres ?  », lui demande d'emblée une journaliste de la presse people brésilienne [16]».

3.1.2.     Sex and the city : un spot publicitaire de plus de deux heures ?

Dans la série des films français "Taxi", la marque Peugeot n'avait nul besoin de participer financièrement au budget du film; il lui suffisait de fournir les voitures qui, véritables vedettes, resteraient à l'écran tout au long du film. La "privatisation" du cinéma "grand public" par les marques est devenue une réalité bien banale aujourd'hui. Mais notre film semble battre des records ("on aurait pu dire "le giga spot publicitaire" puisque Sarah Jessica Parker a négocié avec environ 80 marques[17]").

 

Produits dérivés :

« Il y avait Sex & the City le film, sorti en salles ce mercredi 28 mai. Il y aura bientôt Sex & the City la panoplie, pour les femmes qui rêvent de ressembler aux personnages délurés de Carrie, Samantha, Carlotte et Miranda. Tandis que le français Sephora propose depuis un mois, dans chacun de ses 222 magasins, des maquillages inspirés de chacun des personnages, le britannique Marks & Spencer s'apprête à lancer une ligne de vêtements très Sex & the Citv. Il a recruté la styliste new-yorkaise Patricia Field, celle-là même qui a contribué pour beaucoup au succès de la série en transformant les héroïnes en fashion victims[18] ». «Pour Renato Semerari, PDG de Sephora Europe, ce film est une opportunité rêvée : « Il sort au moment clé de la Fête des mères. Et nos clientes pourraient être les héroïnes du film[19]. » 

 

Derrière la fiction, le vrai message du film : laissons nous séduire par  la toute puissance des marques.

Et si la meilleure critique du film se trouvait dans le pages entreprises du magazine "Les Echos " ?

"Depuis quelques semaines, l'actrice principale, Sarah Jessica Parker, a fait la une d'une ribambelle de magazines féminins à travers le monde. Sans surprise, les marques se sont disputé le droit de s'associer au lancement du long métrage. Car, s'il y a une histoire où elles ont la part belle, c'est bien dans les aventures quotidiennes de ces jeunes femmes chaussées de Manolo Blahnik, abreuvées de « Cosmopolitan » et perfusées aux produits griffés.

« Pour une marque, les films se prêtant bien au placement de produits sont finalement rares. Celui-ci est une vitrine potentielle d'autant plus intéressante qu'il fait exister quatre personnalités bien distinctes, qui vivent différemment leur relation à la consommation. Cela donne au public quatre opportunités d'identification », souligne Jean-Marc Lehu, enseignant à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne et auteur de « La publicité est dans le film », paru aux Editions d'Organisation. Il estime, en outre, que la série est présente dans les esprits et s'inscrit encore dans l'actualité.

La palette des sociétés qui ont obtenu le droit de s'associer au film va de Mercedes à Coca-Cola avec sa boisson Glacéau, en passant par la jeune société Bag Borrow or Steal qui loue sac à main et bijoux sur la Toile. La vodka Skyy (groupe Campari) a lancé des cocktails aux noms de chaque héroïne.

Mais c'est Mercedes qui a mis en place l'une des stratégies mondiales les plus complètes autour du film. Le constructeur a emboîté les opérations les unes aux autres. Outre la présence de plusieurs de ses modèles dans le long métrage, l'industriel consacre au sujet un site spécifique, où il propose de retrouver les coulisses du tournage. Une vaste campagne publicitaire mondiale accompagne le dispositif, tandis que les concessions américaines diffusent des clips du film et que l'actrice Kim Cattrall était au côté du patron de Daimler AG au dernier Salon de Détroit pour présenter la nouvelle Mercedes Classe GLK qu'elle conduit à l'écran. L'un des objectifs : préparer le terrain pour le lancement de ce modèle qui devrait arriver en France en octobre prochain et aux Etats-Unis en janvier 2009. Alors que la sortie en DVD du film jouera dans la foulée les piqûres de rappel !

L'association de Sephora à « Sex and the City » pour la France et quelques pays européens s'inscrit dans cette mouvance. Les parfums et cosmétiques vendus par l'enseigne trouvent une place logique dans un univers très féminin. « L'affinité est évidente. Modernes, urbaines, très actives, les héroïnes du film sont la quintessence de notre cliente type », relève Renato Semerari, PDG de Sephora Europe. L'enseigne a aussi créé l'événement avec la venue de Sarah Jessica Parker la semaine dernière dans sa boutique des Champs-Elysées à Paris. Elle y a dédicacé son nouveau parfum, Covet. Car la comédienne appose sa griffe sur des fragrances, mais aussi des vêtements. Sephora, qui orchestre au même moment une campagne publicitaire au cinéma, organise en outre un jeu en ligne, dont le gros lot est un voyage à New York, ville considérée comme la cinquième héroïne de l'histoire. Avec un succès sur le Web dépassant ses attentes.

Faire participer le public constitue en effet l'une des clefs de l'association marque et film. La chaîne Teva a fait voter sur son site Internet les téléspectateurs sur leurs épisodes préférés de la série pour les diffuser. Le site unerencontre.com a, de son côté, lancé un concours avec pour gains des places de cinéma et des affiches"[20].

3.1.3.     Tourisme : à New York, une nouvelle occasion pour les riches de dépenser leur fortune, un « miroir aux alouettes » pour les exclus

3.2.  Le film et la critique : Mode, sexe, et au final peu de cinéma !

Dans toute société, le rôle de la critique consiste principalement à hiérarchiser, à expliquer, à mettre en perspective les œuvres, à éduquer le public. Elle  « transmet un goût pour la réflexion sur les films[23] ».

 La sortie de ce film est un bon exemple d'un mouvement de fond qui caractérise nos sociétés occidentales : la critique répercute  le "tapage" médiatique et "people" orchestré par la production, au mieux attribue une note, et attend le prochain blockbuster qui créera le nouvel événement… Quand des sociétés ou des entreprises (censées défendre le service public ou valoriser la vraie création cinématographique) adoptent également ces pratiques, alors les repères s'estompent, la vraie valeur des œuvres se perd, et d'une certaine manière, c'est la défaite de la pensée qui nous menace.

Evoquons d'abord les critiques favorables (de pures prolongations du discours promotionnel) :

        Sophie Benamon (Studio – Juin 2008) : «Regarder ce film, c'est comme visionner trois épisodes de la série, et des meilleurs ! Mais le rôle de Samantha est particulièrement croustillant. (...) Les fans de la série, dont l’auteur de ces lignes fait partie, sont ravis."

        Axelle Ropert (Les Inrockuptibles- n°652 – 27/05/2008) : "Le film est une double célébration des personnages et du public de la série (…) Comment sont les robes, coiffures, bijoux, chaussures ? Un peu trop dans la veine du pimpant, du pétaradant, mais ces accessoires vont à merveille à Kim Cattrall, la Mae West du jour".

        City Campus. fr : « Est-ce drôle ? Parfois. En tout cas, ça fait sourire. Tout comme dans la série, on est partagé entre curiosité malsaine pour la vie privée de ces nanas peu ordinaires, et élan de (fausse) camaraderie compatissante face aux déboires quotidiens. »

        Le Journal du Dimanche : « Sex and the city est une petite oeuvre plaisante (...) les dialogues jouent la carte du grivois chic ».

        Télé 7 jours : « On retrouve certaines fulgurances sexy-trash qui ont fait le succès de la série »

        Delphine Drieu la Rochelle (Première) : «le film éblouit par sa finition méticuleuse. Une bande originale top tendance vient souligner un défilé incessant de tenues hypes fidèles à l’esprit de la série » 

        Nord cinéma.com : «Cet opus nous entraîne dans le monde féérique de Carrie Bradshaw & Cie où l'amour est au coin de la rue, le luxe n'a pas de prix (surprenant : l'argent n'est jamais mentionné), les amitiés sont éternelles et où nos rêves se réalisent.  Sex and the city fait passer son message utopique : l’amour et l’amitié, y a que ça de vrai dans la vie !

        Auféminin.com : «Ce qu’on préfère chez ces adorables folles furieuses, c’est la mitraille de  sarcasmes, de saillies et autres sortes de blagues où elles excellent » 

        Sortir à Paris : « Sex and the City est un film très important car il montre ce qu'est une femme indépendante, intelligente et qui sait comment exprimer sa personnalité à travers son look. A voir absolument… »

        Marie Noelle Tranchant (Le Figaro – 27/05/2008) : «C'est bien agencé, plutôt bien filmé, et bien joué par des péronnelles au verbe vif et au cœur d'artichaut, caché sous des robes dernier cri ». 

        L’Express : « une comédie glamour et girly, superflue et indispensable (...) Les répliques sont toujours aussi tordantes et torrides, les images, dignes du magazine Vogue (pubs incluses).

  Des critiques suivants, on aurait attendu plus de réflexion,  une véritable prise de distance…

        MK2. fr (distributeur et exploitant de films « Art et Essai » (!) : «Le 28 mai prochain, les héroïnes les plus déjantées de la télé crèveront le grand écran à coups de talons aiguilles, de sexe piquant et de dialogues pénétrants » 

        « Comme au cinéma » (France2.fr) : « Les premières minutes, on cherche partout les pyramides de Manhattan (cocktail fétiche de la série), les mecs en boxer bien foutus et les galipettes « hot ». Oui c’est vrai, « Sex and the city le film » est plus romantique que la série. (...) On est bien trop heureuses de retrouver nos quatre vieilles copines qui nous ont accompagné(e)s dans tous nos moments : pots de glace pour les déprimes, copines hystéros et grosses pizzas pour les beaux jours.

        Emmanuelle Hirschauer,  (France2.fr) : « Le charme opère même si l’on n’est pas une fashion victim (...) Un film assez futile mais pas déplaisant».

        Le Nouvel Observateur : «le film reste fidèle à la série, tout en étant accessible aux néophytes. Mêmes acteurs, même dialogues salés et une esthétique "girlie" assumée ».

        Cécile Mury (Télérama) : « Les anecdotes sexuelles les plus drôles, les plus osées (expériences SM ou bisexuelles et autres godemichés en forme de lapin évoqués dans la série), ont été soigneusement zappées, pour attirer un public plus large. Malgré ces concessions, les quatre de New York conservent aussi bien leur fabuleuse garde-robe que leur verve légendaire. Moins salé que la série, mais toujours savoureux ».

Enfin, il convient de relever à nouveau ici combien la notion de Culture, d'Art cinématographique est trahie par ceux-là même qui ont pour mission de la défendre. Ainsi dans son magazine « Comme au cinéma » diffusé le dimanche en fin de soirée, le service public de la télévision (ici France 2) propose à ses téléspectateurs une question « Quiz » qui leur permet de gagner un mois de cinéma gratuit. Dans le cadre de l'émission du 2 Juin, la voix off de l'émission du service public a posé la question  consternante suivante : "Dans Sex and the  City, quel est le nombre des héroïnes ?…" Culture de qualité, ou basse promotion, telle est encore la question ?…

 

Seul le journal "Libération", très isolé,  propose un point de vue radicalement différent

        Libération : « Un film qui échoue à peu près sur toute la ligne (...) Sarah Jessica Parker et ses copines brassent de l’air. Et des dollars ».

4.    A l'époque de la « sexualisation » du monde occidental, quelle est la fonction de ce film ? Hypothèses

Notre société vit une mutation tout à fait étonnante : " Depuis les années 2000, par le biais de la publicité, du cinéma ou d’Internet, le sexe s’affiche partout[24]". La pornographie, omniprésente depuis 1975, impose de nouvelles normes comportementales (victoire de la « domination masculine » ?). De leur côté, les femmes accèdent peu à peu, combat après combat, à la reconnaissance de leurs droits spécifiques et légitimes.   Dans ce contexte confus, l'image des femmes est appelée également à se transformer.

"Sex and the City" (qui ne procure pourtant aucune jubilation cinématographique et fait courir un risque certain de narcolepsie à ses spectateurs)  pourrait être  une illustration de ces changements en profondeur.

D’une manière plus générale, il est stupéfiant de constater comment, en quelques décennies, la presse conservatrice a abandonné ses références morales et religieuses traditionnelles pour adopter la ligne soixante-huitarde du « Jouissons sans entraves ». Par voie de conséquence, le sexe « libérateur » envahit la télévision, et les étudiantes rêvent de réaliser leurs fantasmes les plus fous à New York (même si, pour cause d’Océan Atlantique, il convient de se contenter d’un écran de cinéma à  Toulouse...). La recherche du plaisir individualiste concurrence  le partage socialisé. Constat : le Bonheur ne viendra ni des institutions, ni de l’Etat : chacun doit se débrouiller, seul ou dans sa tribu, sa « famille » culturelle, sociale. Dans la jungle libérale, jamais l’être humain n’a été aussi « libre » !

4.1.  Pour les filles, Toulouse, c'est presque New York.

« 13h30 hier au Gaumont-Wilson, quasiment que des filles. « Sex and the city » est un film à voir entre copines. Beaucoup sont venues à quatre, clin d'œil au quatuor mythique de « Sex and the city ». Émilie, Charline, Julie et Laure réservent leurs places pour la séance de 20 heures. Elles s'en font une fête. Après elles iront dîner ensemble, comme Carrie, Amanda, Samantha et Charlotte à Manhattan. La question du jour c'est : « Carrie va-t-elle finalement épouser Big ? ». Pour ces quatre étudiantes en communication le suspens est entier, elles se sont bouché yeux et oreilles ces derniers jours pour ne rien entendre sur le film.

À peine sorties de cours, Émilie, Kim, Swann, Phan et Luana se sont précipitées au cinéma. Elles se sont donné rendez-vous dans le hall. « On se retrouve souvent toutes les quatre, comme elles autour d'une table, à se raconter nos histoires : l'amour, le sexe, ce qui se passe en ville… On se projette un peu, mais il y a quand même un décalage, on n'a pas les moyens d'acheter des escarpins à 600 dollars et l'ambiance de Toulouse n'est pas celle de Manhattan. À part dans les cafés de la place Saint-Georges peut-être ». Dans le hall, Claudine, mère et grand-mère, déchire les billets en affichant une mine dépitée : « Y a que des nanas qui vont aller voir ça. Maintenant c'est le sexe qui a remplacé l'amour, ça me navre », chuchote l'ouvreuse en secouant la tête (...) Devant la salle 1, quelques rares têtes masculines émergent de la foule. Jean-François, un ingénieur d'une cinquantaine d'années, observe le spectacle des fans en souriant. « Je suis venu pour enrichir mes connaissances », plaisante ce spectateur égaré. « Non, en fait le phénomène autour de la série m'intrigue, et j'ai vécu à New York. » On le retrouvera à la sortie, 2 h 15 plus tard, conquis. « C'est une très bonne comédie à l'Américaine, je n'ai pas vu passer le temps, mais le titre « sex » est un peu excessif ! ». Bien qu'il n'ait jamais vu la série, il a tout compris. Et sa préférée, c'est Samantha bien sûr, comme tout le monde.[25]»

4.2.   Une société française elle aussi  "décomplexée" ? : "Hard"

Banalisation du sexe dans les étranges lucarnes. Voici le sujet d'une série (six épisodes) diffusée en Mai 2008 sur Canal Plus, en fin de soirée : "Aînée d'une famille bourgeoise et catholique, Sophie, mère au foyer, 40 ans, perd son mari brutalement. Sa vie bascule. Son défunt mari lui avait toujours caché les activités de sa société : la production de films porno. Afin de ne pas s'endetter et de nourrir ses enfants, elle se voit contrainte d'assurer le suivi des tournages en cours. Va-t-elle assumer ses sentiments et ses nouvelles activités ? Va-t-elle, surtout, réussir à porter la casquette de productrice de films X face à ses enfants et à son entourage petit-bourgeois ?" Cette série (créée et écrite par une femme) a pour ambition d' "aborder avec une certaine justesse les thèmes de la sexualisation de notre société et de la démocratisation de la pornographie".

Nul doute, une certaine révolution féminine est en marche : "Pour finir, ce qui est pour moi le point fort de cette série, c’est qu’on y entend des femmes - de bonnes bourgeoises françaises bien installées dans leur mariage ou récemment divorcées - parler en toute liberté de leurs fantasmes. Qui eût cru que l’univers du porno pouvait libérer la sexualité des femmes ? Regardez Hard, et on en reparle...[26]". Télé Star classe cette "comédie romantique située dans l'univers du porno"(!) dans la catégorie des "programmes érotiques"!

 

4.3.  Révélateur : Un journal "conservateur" détaille, avec ravissement, la « libération » des mœurs au Japon et en France

4.4.  Un film peut cacher une série

Au début était la série télévisée, puis vint l'adaptation cinématographique. Allons à l'essentiel : "Le feuilleton, décliné sur 94 épisodes de 1998 à 2004, a connu un franc succès en privilégiant le franc-parler d'héroïnes capables d'appeler une chatte une chatte – et, plus encore, une bite une bite[29]".

Des spécialistes analysent les raisons du succès de la série : "Avec humour et irrévérence, la série montre des femmes décomplexées, qui s'assument et font la fête. Le plus frappant, c'est qu'elles inversent les rapports homme / femme en prenant parfois les hommes pour des objets. C'est probablement ce qui a le plus choqué la gent masculine (…) Part ailleurs, la série a su toucher les femmes par sa finesse psychologique : chaque personnage peut apparaître comme un stéréotype, mais, au fil de la série, elles évoluent et prennent chacune une épaisseur tout en nuances[30]".

 

Comme c'est le cas dans les tremblements de terre, il faut sans doute considérer le succès du film comme étant la réplique d'un mouvement fort qui a bousculé l'image traditionnelle des femmes. Ces provocations scénaristiques minutieusement calculées, ces situations "limites" par rapport aux conceptions traditionnelles admises par les "bonnes mœurs",  tout cela a mis à mal une culpabilité générée par des siècles de domination masculine, dans le cadre de notre civilisation judéo-chrétienne. D'une certaine manière, la série a "libéré" ses spectatrices. Cela a créé une attente (toute relative, vu la surabondance par ailleurs de la pornographie).

Paradoxalement, il existe deux films : celui, bien réel, qui se déroule sur l'écran pendant plus de deux heures, et celui, fantasmé, dans lequel les spectatrices réclament la ré-actualisation des transgressions découvertes au fil des saisons dans la série télévisée. Hélas, cette attente ne peut être que déçue : le passage au cinéma nécessite un produit plus fédérateur, moins provocateur. D’où certaines ambiguïtés de compréhension. Par exemple, nous – les spectateurs du film – sommes plongés dans la plus grande perplexité, quand nous lisons, dans la presse écrite réputée conservatrice, sans autre explication, que des tour-opérateurs incluent dans leurs nouveaux circuits "la boutique de gadgets érotiques où Samantha a déniché son "lapin[31]"???… (Faudra-t-il avoir désormais des connaissances poussées en  cuniculiculture pour pratiquer l'analyse des films ?…).

4.5.  Extase sexuelle : souvent évoquée, peu consommée…

[Samantha, assise à l'extérieur de la maison, téléphone à Carrie – la caméra est à hauteur de son visage – un homme en maillot de bain, cadré à la taille, entre dans le champ; il est en érection] – Samantha : "J'ai une apparition !". Smith (son compagnon) : "J'ai un cadeau pour toi !" [Il sort de son maillot de bains un écrin qui contient une bague en diamants; son maillot de bain  retrouve une taille "normale"].

Samantha téléphone à Carrie : "pour la Saint-Valentin, je vais m'allonger nue comme un ver sur la table, le corps recouvert de sushis, et je vais attendre l'arrivée de Smith" (son compagnon ayant été retenu au studio, cette scène qui s'annonçait "torride" – toutes proportions gardées - n'a finalement pas lieu…).

4.6.  Un film "féministe" ?

Belles, riches et bien insérées dans la société, les quatre héroïnes sont bien loin de l'image caricaturale de la féministe hystérique et malheureuse en ménage. Mais ce portrait de groupe idéalisé peut-il occulter une réalité plus contrastée ? Quel est donc le vent de révolte "féministe" qui pousse Carrie et ses amies à agir ?

4.6.1.     Inégalités hommes / femmes : il reste beaucoup à faire…

"Les femmes représentent la moitié de la population mondiale, mais ne possèdent que 10 % des revenus mondiaux et 1 % des terres; 70 % des analphabètes sont des femmes.80 millions de grossesses chaque année ne sont pas désirées; plus de 200 000 femmes meurent des suites d'avortements clandestins (…) Partout dans le monde les droits des femmes sont bafoués. Le machisme fait des ravages[32]".

Pourtant, le féminisme questionne aussi les femmes : "J'ai toujours une dichotomie en moi. Cette horreur que beaucoup de monde éprouve vis-à-vis des féministes, je la ressens aussi très bien.  Je ne peux pas supporter qu'on m'appelle "féministe" (…) quand on m"appelle "féministe", je sais que c'est pour diminuer ma parole, pour me rendre plus antipathique[33]".

4.6.2.     Carrie et ses amies : des contestataires pour bâtir un nouvel ordre social ?

Ni dans leur profession ni dans leurs activités sociales, les quatre femmes ne manifestent de préoccupations ou de réflexions sur l'ordre social qui leur donne des privilèges certains. La compétition elle-même (professionnelle, avec les hommes, entre femmes) est évacuée du film. Nos quatre amies consomment certes, mais elles donnent le ton, elles créent les tendances (dans la pub et les magazines féminins) que vont suivre les autres femmes. Elles ne sont pas reléguées dans un mode dévalorisé, car leur monde, celui de l'apparence et de la frivolité, est le seul réel.

Bien sur, le véritable pouvoir est ailleurs, dans les partis politiques, les conseils d'administration des entreprises, loin des placards à chaussures… Ici aussi, les femmes ont des places à gagner. En France par exemple, il suffit de jeter un coup d’œil sur les mandats, ces fameux jetons de présence dans les conseils d’administration des entreprises du CAC 40. Sur les 602 disponibles, seuls 46 sont détenus par des femmes, les autres étant aux mains de virils capitaines d’industrie. Alors que la gent féminine représente un peu plus de la moitié de la population et désormais 37 % des cadres, à peine 8 % d’entre elles ont leur mot à dire dans les entreprises du CAC. C’est peu. A ce rythme, là, la parité dans le CAC devrait être atteinte vers… 2031. Il est encore loin le chemin qui mène à Wall Street...

4.6.3.     Carrie et ses amies : des sybarites conservatrices ?

Face aux hommes, l'heure n'est pas à la colère ni à la révolte, mais à la conquête : les hommes constituent un enjeu ludique, rien de plus. Déculpabilisées, les quatre femmes revendiquent une sexualité affirmée comme plus masculine, sans se départir d'un fonds "romantique". On les dit effrontées, délurées, provocantes : n'est-ce pas le cas de toutes celles qui remettent en cause une société basée sur le pouvoir masculin ? Le film élude deux interrogations fortes : l'intimité du corps féminin et son rapport au plaisir d'une part, d'autre part les enfants dans l'imaginaire et la vie quotidienne des femmes.

Haine des hommes ? Les hommes, au final, constituent un monde à part, dans lequel se détachent quelques individus particuliers (mari, compagnon, "cible" sexuelle).

Les femmes semblent apprécier de copier, par la symbolique du langage, la violence (bien réelle[34]) des hommes (Samantha interpelle le goujat au restaurant avec un graveleux : " Eh, mou du gland !"). Sans doute l'adjectif "salace" s'appliquera-t-il bientôt aussi aux femmes (encouragées désormais, comme les hommes, à se battre pour le drapeau et à mourir pour la patrie)…

 Si les femmes sont agressives, c'est bien entre elles (trahies par leur corps qui rompt une harmonie idéale ou simplement qui vieillit). Mais il n'y a aucune pression sociale, pas de souffrances psychiques ou réelles  (anorexie) pour cause d'image du corps, de norme contraignante véhiculée par la mode ou les magazines.

4.6.4.     Carrie et ses amies : du gynécée  à  «l'éternel féminin" ?

Si l'adolescence se caractérise par une phase de mutation, de transition, il va de soi que des femmes qui ont dépassé la quarantaine devraient plutôt avoir tendance à construire une vie d'adultes avec un partenaire privilégié (dans cette perspective, la présence d'enfants dans le projet du couple peut être évoqué). Le film accepte cette donnée (Louise et trois des héroïnes finissent par convoler en justes noces), mais il établit une dimension plus prenante que le couple, celle du "cocon féminin". Dans le film, nulle compétition entre femmes, nulle souffrance causée pour un homme aimé mais inaccessible.

Chaque femme est dotée d'un caractère particulier, et est attirée par un homme qui ne plait pas aux autres. La relation aux hommes, souhaitée, se révèle au final frustrante. Pour ne pas souffrir avec cette confrontation, pour éviter d'être envahies par le sentiment du temps qui passe, le film crée un espace féminin, nocturne, festif et urbain  (dans lequel la présence des hommes est simplement tolérée) loin du sexisme, des intégrismes, du travail, loin des taches ménagères, loin des guerres, et de la misère qui  envahissent les journaux télévisés. C'est un monde rêvé, un cocon qui abrite et sécurise celles (des "adulescentes" dont l'identité se constitue par l'achat de marques) que ne peuvent comprendre ceux de l'autre sexe. Une fiction melliflue, comme un dernier rempart contre la solitude et la mort ?

Conclusion

Au final, loin de la contestation et de la nouveauté "subversive" attribuée à la série encore diffusée par les chaînes françaises, ce film (1,544 millions de spectateurs en France en 21 jours d'exploitation[35]) suggère une adhésion remarquable d'un public féminin, aisé et cultivé, aux thèses conservatrices en matière économique (un libéralisme qui n'engendre, semble-t-il, que des réussites) aussi bien qu’en matière de mœurs.

Essayons, "à chaud", alors que le film est toujours sur les écrans, de poser quelques hypothèses plus politiques. Et si le véritable enjeu était ailleurs, si le "spectacle" cinématographique avait ici pour vocation de renforcer les individualismes et de faire accepter une société plus axée sur la responsabilité individuelle, la liberté de mener sa vie selon ses envies (le "chacun pour soi") que sur le partage et la solidarité ?

 

Il est possible que les spectateurs, l'œil "mystifié" par les aventures de nos quatre New Yorkaises prêtent moins d'attention à des faits qui sont d'ailleurs peu évoqués dans la presse "people" et sur les forums de l'Internet : alors que stagne le pouvoir d'achat, alors que le nombre de repas distribué par "Les restos du cœur" n'a jamais été aussi important, "les revenus encaissés en 2007 par les patrons des 40 plus grandes entreprises françaises ont augmenté… de 58 %. Une hausse ébouriffante, indécente pour certains, obtenue par l’addition de toutes leurs rémunérations. Le gain moyen par tête atteint 4 millions et provient pour une part des profits réalisés en levant leurs stock-options. Les trois premiers du CAC 40 en ont tiré l’essentiel de leurs revenus en 2007 : Pierre Verluca (Vallourec) avec 18 millions d’euros, Gérard Mestrallet (Suez) avec 15 millions et Xavier Huillard (Vinci) avec 13 millions[36]". Nos démocraties prennent des airs de ploutocraties…

Telle est peut-être la plus grande réussite des auteurs du film : détourner le questionnement légitime de chaque spectatrice sur son identité, ses pulsions les plus profondes, son rapport aux normes sociales, affectives et comportementales de son époque (ses émotions) pour leur faire accepter un discours implicite au final très idéologique sur le bilan et les perspectives du Libéralisme : le Libéralisme, c'est le triomphe des marques. Les marques donnent du bonheur et du pouvoir à toutes les femmes (riches et moins riches). Pourquoi les femmes auraient-elles même l’idée de contester le Libéralisme ?…

Qu'il est tentant de ne pas revenir sur Terre, de s’installer dans les milieux les plus "branchés", les plus captivants, les plus "Jet Set", de croire que Toulouse s’est métamorphosée en New York... Il serait ainsi si facile d’ignorer, si cela est encore possible, qu'éclatent en ce début de 21ième siècle dans des pays lointains et pourtant si proches, des émeutes de la faim…

Non, notre fascination pour le mode de vie de quelques milliardaires (sur grand écran, sur petit écran ou sur Internet) n’est vraiment pas raisonnable... L’Art, le vrai, peut peut-être encore nous aider à faire la part des choses ; espérons que demain, bien loin du harcèlement commercial, un nouveau cinéma aura la force d'être totalement subversif (ceci s’est déjà produit dans le passé), et de servir de valeur de partage à des sociétés opulentes mais iniques, à un monde menacé de tomber dans les ténèbres... Il faut pourtant garder confiance dans la beauté des choses !

 

Gérard Hernandez – lauréat de la certification en "Cinéma- audiovisuel"     -      Juin 2008.

Article rédigé avec la documentation de l'espace "cinéma histoire"

 de la médiathèque de Pessac (33)

 

 

Dédié à la mémoire du cinéaste américain George Cukor

 et du couturier Yves Saint-Laurent, deux créateurs qui ont nourri notre imaginaire et apprivoisé la Beauté.

 



[1] Fèces : [n. f. p. du lat Faex : Excrément] – Physiologie : Excréments solides de l’homme, formés des résidus de la digestion.

[2] Quesssada, Dominique – « Le nombril des femmes » - Seuil – 2001.

[3] Jacquard, Albert – article "Femme" – "Nouvelle petite philosophie" – Stock – 2005.

[4] Proclamation – journée de l'égalité de la Femme – 21/08/2006.

[5] Cinéma Jean Eustache Pessac – la mini-gazette – n°336 – 11 juin 2008.

[6] Dauphiné Libéré – 18/06/2008.

[7] En langage médical : "Entérite".

[8] Ellul, Jacques - "L'illusion politique" – Robert Laffont – collection Pluriel – Le livre de Poche n° 8314 – 1965.

[9] Vintage : créations passées des grands couturiers, modèle d'antan, vêtement un peu rétro.

[10] Sexe and the city, avant-première à Londres – « France-Info.fr »

[11] Uchitelle, Louis – « Le salarié jetable, enquête sur les licenciements aux Etat-Unis » - Démopolis – 2008.

[12] Desmurget, Michel – « Mad in USA, les ravages du modèle américain » - . Max Milo – 2008.

[13] Trois millions de New Yorkais ont des difficultés pour se nourrir – "Libération" – 16/06/2008.

[14] Chesler, Ellen – Les femmes et la politique de G. W. Bush – "Le livre noir de la condition des femmes" – XO – 2006.

[15] Fauquembergue, Gaelle – Sex and the promotion, le scénario –" Libération" – 21/05/08.

[16] Lutaud, Léna (envoyée spéciale à New York) – L’art consommé de la promo – « Le Figaro Madame » - 28/05/2008

[17] Dressing. Suite poussive de la série télé – "Libération" – 28/05/08

[18] S’habiller comme dans le film « Sex and the City » - « Le Monde »

[19]Les groupes de luxe et de grande consommation se bousculent pour être associés à la promotion du film qui sort le 28 mai – Le Figaro – 22/04/08

[20] Sexe and the city porte les marques à l’écran – « Les Echos »

[21] Sallé, Caroline – "Dans le décor de "Sex and the city" – Le Figaro voyages – 10/06/08

[22] Sur les pas de Carrie – séjour « Sex and the city » à New York – TF1.com – Juin 2008.

[23] Liandrat-Guigues, Syzanne – Lieutrat, Jean-Louis – « Penser le cinéma » - Klincksieck études – 2001.

[24] Bajos, Nathalie – "Enquête sur la sexualité en France" – Editions La découverte.

[25] La Dépêche.

[26] Boutet, Marjolaine – "Hard, la série qui décoince la bourgeoise qui est en nous" – martinwinckler.com – 07/05/2008.

[27] Boyer le La Tour, Patricia – les sept secrets des neogeishas – « Le Figaro Madame » – 23/02/2008.

[28] Frey, Peggy – J’ai testé cinq plans drague – « Le Figaro Madame » - 01/02/2008.

[29] Dressing. Suite poussive de la série télé – "Libération" – 28/05/08.

[30] Gaston, Delphine [auteur de "Les séries TV US"] – "Muze" – mai 2008.

[31] Sallé, Caroline – Dans le décor de "Sex and the City" – "Le Figaro voyages" – 10/06/2008.

[32] Autain, Clémentine – "Alter égaux, invitation au féminisme" – Robert Laffont – 2001.

[33] Breillat, Catherine – "Corps amoureux" – Denoël – 2006.

[34] France - Ministère de la Justice : "Les hommes constituent 96 % de la population carcérale"

[35] Le Film français n°267 – 20/06/2008.

[36] Dedieu, Franck – Les revenus des grands patrons en 2008 – "L'Expansion" – 27/05/2008.


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