Lol et Bella : des crises d’adolescence

Qui  escamotent la grande Crise mondiale de 2009 

 

Quelques remarques et hypothèses concernant les deux films :

« LOL Laughing Out Loud » de Liza Azuelos – France - avec Sophie Marceau – Crista Theret – Jeremy Kapone. (511 copies) – Ce film est co-produit notamment par TF1 et M6.

Et

« Twilight / Chapitre 1 / Fascination » de Catherine Hardwicke (d’après le roman de Stéphenie Meyer) –  USA - avec Kristen Stewart – Robert Pattinson – Cam Gigandet – (400 copies)

 

 

Le cinéma permet au spectateur par la projection dans le héros de se valoriser.

Mais cela ne suffit pas. La propagande, elle, fournit à l'individu une réponse

pleinement satisfaisante, une réponse à son besoin profond.

Jacques Ellul  - Propagandes[1] -

 

 

En ce début d’année 2009, deux films « pour adolescents » (teen movie) ont trouvé leur public et dépassent les 2,7 millions de spectateurs (Twiligt en 8 semaines, Lol en 4 semaines d’exploitation)[2]. Dans nos sociétés développées, les repères traditionnels ont perdu force et crédibilité : familles, églises, partis, syndicats sont en crise. Sans repères, les adolescents (comme de plus en plus d'adultes) connaissent un doute insupportable. On aspire donc, dans une économie libérale qui n'en finit pas de s'effondrer, à rêver une existence pleine de strass et de paillettes, de réussites faciles telles que les médias savent si bien nous les raconter, et nous voici parfois même tentés de plonger dans l'irrationnel, le merveilleux. Il convient de retrouver un cocon chaleureux (une maman qui vous garde dans ses bras), un groupe accueillant et solide (même si ce sont de gentils vampires…). Chaque société, à travers les films qu'elle produit et consomme, développe un discours, un "rêve social" qui indique, en pointillés, la gravité des tensions constatées et propose des possibilités de "sortie de crise" (On peut interroger le film en tant qu’il offre un ensemble de représentations renvoyant directement ou indirectement à la société réelle où il s’inscrit[3]).

 

Quelle est l'importance artistique de ces deux films ? Pour la critique « sérieuse », la réponse est : sans grand intérêt. Les critères de l’analyse de films sont différents de ceux de la critique. Il s’agit moins de situer une œuvre dans l’évolution esthétique d’un Art (ici le cinéma), que de comprendre comment le film peut révéler une société, quelle que soit la qualité « artistique » du film. Précisons que cette (longue) réflexion n’entend pas rendre compte de la totalité du matériel filmique à analyser (si longue que soit l’analyse, elle n’épuise jamais son objet[4]).

 

Le cinéma est le produit d’une culture à une époque donnée (il est lié aux rapports de force entre les différentes couches sociales) ; il intervient lui-même dans la production de la culture, quelle que soit l’appréciation artistique donnée au film. La culture (et donc le cinéma) se fabrique à partir d’un tissu social marqué par des forces vives[5].

 

Tentons de mettre en évidence comment Lol et Twiligth (films négligeables pour la critique mais plébiscités par le public jeune, essentiellement féminin) rendent compte de quelques uns des malaises actuels de notre civilisation.

 

1.    Twilight / Chapitre 1 / Fascination 

« Eloge de l’abstinence, ce film est une bluette sans saveur aux dialogues indigents[6] ».

"A New York, certains fans se font tatouer sur le bras "Et le lion tomba amoureux de l'agneau", une phrase du livre et du film[7]".

Selon la scénariste du film Mélissa Rosemberg, ce premier film [qui a coûté 37 millions de dollars et rapporté 150 millions de dollars au cours des quatre premières semaines d'exploitation dans les seuls USA] constitue "un super-pilote qui donne envie de découvrir les autres chapitres"[8].

 

1.1.   Résumé

Isabella Swan, 17 ans, quitte Phénix et sa mère, pour vivre avec son père, chef de la police à Forks, petite ville pluvieuse dans l'Etat de Washington. Au lycée, elle est terriblement intriguée par le comportement d'une étrange fratrie, deux filles et trois garçons. Isabella tombe follement amoureuse de l'un d'eux, Edward Cullen. Isabella comprend que Edward est un vampire, qui l'aime mais doit se méfier de ses instincts destructeurs. Deux vampires "agressifs" (James et Victoria) tuent deux ouvriers et menacent Isabella. Le clan Cullen écarte, temporairement, le danger. Au cours du bal du lycée, Isabella demande à Edouard de la « mordre » et de la transformer à son tour en vampire, pour que leur amour soit éternel. Il refuse. Ils dansent tendrement enlacés, mais Victoria les menace toujours.

 

1.2.   Masculin, féminin

Les parents de Bella, divorcés, n'occupent pas le devant de la scène. La mère de Bella, qui suit dans son activité professionnelle son nouveau compagnon, est marginalisée dès le début du film.

La famille Cullen (vampires) est parfaitement intégrée et respecte les codes et les pratiques des familles les plus traditionnelles (le clan se met en danger pour défendre Bella, car elle est aimée par Edward : les Cullen, dans un combat à mort, détruiront James, le vampire qui voulait la mort de Bella).

Kristen Stewart, actrice qui interprète le personnage de Bella décrit ainsi son personnage : "Elle a du caractère, mais elle est un peu dépassée par les évènements et elle cherche à se laisser aller dans des bras forts. Je trouve très fort cette idée de s'abandonner ainsi; c'est une qualité propre aux femmes que d'accepter de s'en remettre à l'autre[9]".

"99% des fans sont des filles. Elles s'identifient à Bella qui est maladroite et complexée[10]".

Alors que Bella semble figée dans son désir de rejoindre la "communauté" bienheureuse des vampires, Edward, personnage "torturé" semble être épargné par quelques unes des problématiques de l'adolescence[11] (les métamorphoses du corps, la perte de la quiétude, le corps comme source de puissance et d'angoisse). S'il est un adulte (un centenaire….) dans le corps d'un jeune homme, Edward est également un être en souffrance (la souffrance causée par sa propre image, la présence du passé (imaginaire ? réalité ?), la confrontation comme source d'affirmation de soi, la fuite des autres et de soi-même).

§         Lycéens et adultes :

- Au lycée, le monde des élèves se divise en deux catégories : les cinq Cullen, définitivement supérieurs et différents / les autres lycéens, qui aspirent à former de chastes couples.

-Les parents de Bella sont séparés.Son père vit seul, sa mère est remariée. Leur vie est morne, sans saveur.

 

 

1.3.   Les vampires[12], tradition et modernité

Murnau, Polanski  et Coppola, respectivement avec "Nosfératu", "Le bal des vampires" et Dracula" ont donné au cinéma des films importants basés sur des personnages de vampire. La télévision a également popularisé cette créature fantastique avec, par exemple, la série "Buffy contre les vampires". En général, le vampire est associé au monde de la nuit, à la séduction amoureuse. Les vampires pourraient également symboliser certaines peurs et angoisses éprouvées par les adolescents pour parvenir à l'age adulte.

Twiligth constitue, pour la scénariste Mélissa Rosemberg, une révision vampirique du thème de Roméo et Juliette[13]. Selon elle, les Cullen ne se repaissent qu'auprès d'animaux, alors que d'autres vampires s'adonnent à la chasse aux humains. [à noter des divergences majeures avec la réalisatrice Catherine Hardwicke qui déclare : "J'adorais également ces vampires, cette famille, les Cullen, qui est végétarienne et qui est fascinante"].

L'auteur Stéphenie Meyer les décrit comme "généralement beaux, éternellement jeunes et très cultivés. Ils vivent dans des châteaux. Pour le  film, j'ai établi des règles précises : pas de crocs, pas de cercueils, et que les vampires brillent lorsqu'ils sont exposés aux rayons du soleil[14]".

Comme c'est le cas dans la description "traditionnelle" du vampire, Edward possède un corps froid, une peau blafarde et une force hors du commun.

 

1.4.   Stéphanie Meyer, éléments biographiques

 

1.4.1.      Une vie familiale illustrant les valeurs traditionnelles nord-américaines

Stephenie Meyer est née en 1973 dans le Connecticut. Elle grandit à Phoenix,(Arizona), au sein d'une grande famille. Elle a cinq frères et sœurs. Elle sera élève de la Brigham Young University[15]  à Provo dans l'Utah, où  lui sera décerné un diplôme de littérature anglaise en 1995. Stephenie, une Mormon, rencontre son mari Christiaan, en Arizona, et l'épousa en 1994. Ensemble, ils ont trois enfants : Gabe[16], Seth[17] et Eli[18].

"Stephenie" est le féminin de Stephen, le prénom du père de l'écrivain[19].

A quelques « miles » de Phoenix (Arizona) où réside la famille de Stéphenie Meyer se situent les Temples mormons de Snowflaque et de Mesa (toujours en Arizona, deux nouveaux temples -  dans la Gila Valley et à Gilbert – vont être construits).

 

1.4.2.      Stéphenie Meyer et les vampires : deux mondes que tout sépare ?

Catherine Hardwicke, réalisatrice du film, précise : "Stéphenie Meyer n'a jamais lu de la littérature ayant trait aux vampires, ni vu de tels films; cela lui a permis d'aborder le genre avec une vraie originalité". Stephenie Meyer précise son point de vue sur la question : "Je n'ai jamais été fan de vampires. Je n'ai jamais compris pourquoi les gens étaient autant obsédés par les vampires".

 

1.4.3.      Stephenie Meyer commente son travail d'écrivain

"J"écris ce qui me vient à l'esprit, comme tous les auteurs. Pour Twilight, j'avais un public très précis : moi, c'est-à-dire une jeune femme de 29 ans, mère de trois enfants. Personne n'était censée lire ces livres en dehors de moi !".

"L’histoire de Fascination m’est venue dans un rêve que j’ai fait en juin 2003, et qui est d’ailleurs retranscrit dans le chapitre 13 du livre. Ce rêve m’a tellement plu que j’ai voulu l’écrire pour m’en souvenir. Lorsque j’ai eu fini, j’ai voulu savoir ce qui allait arriver à ces deux étranges personnages, alors j’ai continué d’écrire leur histoire. J'ai écrit ce livre au fur et à mesure, en trois mois seulement. La pomme sur la couverture représente le fuit défendu[20]."

Les ventes mondiales des quatre titres de cette série (Fascination, Tentation, Hésitation et Révélation) s’élèvent à 34 millions d’exemplaires à ce jour.

 

1.5.   L’hypothèse de la signification cachée 

Aux  États-Unis l'église mormone est une Église encore critiquée mais reconnue.

En France, cette organisation n’a pas été classée dans les sectes, aussi lui reconnaîtrons-nous dans la suite de cette étude le statut (qu’elle revendique) d’Eglise ou Cult[21].

En Février 2009, sur un site consacré à l’église mormone [mormonisme.com], l’internaute découvre une mise à jour titrée « Twilight : trop de références mormones ? ». Il est précisé que « malgré le succès du film, la polémique sur une éventuelle propagande mormone n’a pas tardé ».

Cette relation « Twilight / église mormone » n’a été évoquée en France par aucun des nombreux articles qui ont accompagné la sortie du film, y compris dans les revues les plus sérieuses comme Positif, Télérama[22] ou Les Cahiers du Cinéma[23]. Nous allons donc maintenant aborder ce film avec un éclairage original, et essayer de poser comme hypothèse qu’il pourrait exister des liens cachés entre cette œuvre plébiscitée par les adolescentes et le monde bien réel, conquérant et  dynamique de l’Eglise mormone. Examinons cette hypothèse.

 

 

1.5.1.      Le monde des mormons

 

1.5.1.1.Les saintes écritures et la théologie

Le mormonisme est une secte d'origine chrétienne, appelée aussi "Eglise de Jésus-Christ des Saints des derniers jours". Elle a été créée en 1830 aux Etats-Unis par Joseph Smith qui en est le prophète, après avoir eu connaissance par Révélation divine du "Livre de Mormon", délivré par l'ange Moroni, non loin du Mont Cumorah, dans l'Etat de New-York. Après la mort par lynchage de Joseph Smith, considéré comme un martyr, Brigham Young[24] installa les Mormons près du lac salé. Ils créèrent l'état de l'Utah et sa capitale Salt Lake City.

Le livre des Mormons est considéré comme l'égal de la Bible. Il révèle que des Juifs (les Lamanites, idolâtres, païens, barbares – des indiens ? - et les Néphites, qui respectent les Lois, travaillent et prient Dieu) ont immigré en Amérique en 597 avant JC pour y installer une colonie. Les Lamanites ont exterminé tous les Néphites, à l'exception du prophète Moroni.

Le livre des Mormons annonce  la seconde venue du Christ. Selon eux, le retour du Christ aura lieu aux USA : après une grande bataille, la destruction de Jérusalem et un gigantesque tremblement de terre, le Christ se manifestera. Après mille ans de Paix, les bons Mormons, mariés connaîtront la gloire "céleste" et deviendront des dieux, recevant leur propre planète à peupler et à gouverner avec leurs ancêtres baptisés.

Dans leur doctrine officielle, les mormons croient que Dieu continue à se révéler aux hommes, comme il l'a fait par le passé. Les adeptes sont encouragés à donner libre cours à leurs "pouvoirs mystiques" (intuitions, révélations). Tous les hommes sont prêtres (les plus précoces le sont dès 12 ans).

 

1.5.1.2.Comment vivent les mormons ?

Les mormons (hommes et femmes) portent des sous-vêtements sacrés, blancs, qui symbolisent pureté et protection. Ces sous-vêtements sont fabriqués par une entité dépendant de l’Eglise. A l'intérieur du Temple, les mormons ne portent que des vêtements blancs.

Selon la doctrine mormone, la sexualité n'est appropriée que dans le cadre du mariage hétérosexuel (aucune sexualité n'est autorisée en dehors du mariage – le "scellement"). Les mormons ne se marient pas pour la vie, mais pour l'éternité. Le divorce est interdit[25].

Un bon mormon ne boit ni alcool, ni café(ine), ne fume pas, observe un régime alimentaire aussi sain que possible. En baptisant les morts, les mormons considèrent qu'ils offrent à leurs aïeux décédés une chance de trouver le Salut et la vie éternelle.  D'où l'intérêt de l'Église mormone pour la généalogie.

G. Hinckley, président de l'Eglise mormone, a déclaré : "[Les femmes ne détiennent pas la prêtrise] parce que le Seigneur en a décidé ainsi. Cela fait partie de ses desseins".

Les mormons partagent un goût du secret et un sens de la f'raternité.

Salt Lake City, berceau des mormons et capitale de l'Etat, est une ville qui n'est pas séparée en quartiers, mais en circonscriptions religieuses. Les rues n'ont pas de noms, mais des numéros qui attestent de leur éloignement du temple principal, Temple square[26], le cœur véritable de la cité.

1.5.1.3.Les Mormons, une puissance qui se veut conquérante

Le Président de l'Eglise (aujourd’hui Thomas S. Monson) porte le titre de Prophète, Voyant et Révélateur, mais il est le seul à officiellement détenir le pouvoir de révélation qui confère à ses déclarations valeur d'Evangile pouvant être inscrites au canon mormon.

Les mormons se définissent comme des « saints », et ils qualifient de « gentils » les milliards d’êtres humains qui ne partagent pas leurs croyances.

En 1997, le magazine Time estimait que l'Eglise était à la tête d'un capital évalué entre 25 et 35 milliards de dollars (chaque fidèle verse à l'Eglise 10 % de ses revenus). Les Mormons constituent une des communautés les plus riches au sein des USA.

 

1.5.1.4.Des Mormons candidats à la Maison Blanche

En Février 2007, Mitt Romney, Sénateur du Michigan et fidèle de l’église mormone, a annoncé officiellement sa candidature à l'investiture républicaine. Dans ce combat politique, il s’est positionné comme le champion des valeurs conservatrices chères à la droite chrétienne. Face à ses principaux concurrents, le sénateur John McCain et l'ancien maire de New York, Rudolph Giuliani, tous les deux divorcés, Mitt Romney, bel homme de 59 ans, incarne avec Ann, son élégante épouse de toujours et leurs cinq enfants, l'image de la famille modèle[27].

John Smith, le premier « Prophète » de l’église mormone, avait été lui aussi en son temps, candidat malheureux à l’élection au poste de Président des Etats-Unis. Harry Reid, Sénateur du Nevada, (un mormon) est  à la tête du Sénat américain depuis 2006[28].

 

1.5.1.5.Une volonté constante d'attirer de nouveaux fidèles dans les rangs de l'Eglise

L’église mormone revendique 13 millions de fidèles répartis dans le monde entier. Le prosélytisme constitue une préoccupation majeure de l'Eglise : entre 50 000 et 60 000 jeunes mormons missionnaires parcourent le monde en permanence pour susciter des conversions[29]. Dans les 15 centres de formation de l'Eglise, les futurs missionnaires reçoivent des cours intensifs de langues et perfectionnent leurs techniques de communication et de persuasion par différents jeux de rôles.

Le "livre de Mormon" ("un volume d'écritures saintes comparable à la Bible"), traduit en 107 langues, a été distribué à 140 millions d'exemplaires. Les mormons possèdent des journaux et des maisons d'édition.

En 1978, « après s’être entretenu avec le Seigneur sur le sujet », le Président de l’Eglise mormone l’époque, Spencer Kimball, a autorisé les descendants d’Africains d’appartenir à la prêtrise de l’Eglise, « ce qui a renforcé la présence de l’Eglise en Afrique, au Brésil et dans d’autres endroits[30] ».

 

1.5.1.6.Schismes entre Mormons

Polygamie. Dans l'état de l'Utah, la polygamie est un crime qui peut être sanctionné par une peine de cinq ans de prison. Quoique l'Eglise mormone l'ait bannie en 1890, 20 000 à 40 000 « fon­damentalistes » y pratiquent encore le « mariage plural ». La TLC (True and Living Church of Jesus Christ of Saints of the Last Days) est l’une des dizaines de sectes polygames fondamentalistes dissidentes de l’Eglise des mormons

 

1.5.2.      Relecture « spirituelle » : crépuscule (twilight) et renaissance des mormons ?

"Le personnage que je comprends le mieux c'est Edward. Nous sommes d'accord sur beaucoup de choses[31]"

 

1.5.2.1.USA : Géographie physique des USA  /  Géographie spirituelle mormone

La religion mormone se caractérise également par un trajet géographique : Israël, l’Est des Etats-Unis (où le prophète John Smith reçut les révélations de l’ange Moroni avant de mourir en « martyr »), l’Ouest des Etats-Unis (plus précisément l’Utah, territoire où le prophète Brigham Young décida d’implanter et de faire prospérer la nouvelle Eglise), puis le monde entier, où les mormons doivent « semer la bonne parole », trouver de nouveaux fidèles, bâtir de nouveaux Temples.

 

 

1.5.2.2. Les Cullen[35], une famille de vampires pas très catholique (et pour cause !)

La famille Cullen illustre parfaitement le modèle américain[36] : un couple de parents unis, cinq enfants (deux filles, trois garçons). Ils sont parfaitement intégrés (le père, Carlisle, est médecin ; les enfants sont lycéens). Ils peuvent représenter un idéal de réussite sociale (de belles voitures, une apparence soignée, une belle maison située dans des bois) et eux seuls font le lien avec la Culture « classique » tout en s’ouvrant à l’influence européenne (Debussy, Verdi, tableaux d’Art contemporain). Vampires « civilisés », "puritains", ils ne s’attaquent pas aux humains, ne boivent pas d’alcool et ne se livrent à aucun excès alimentaire (puisqu’ils ne mangent pas !). Alice, la sœur d’Edward possède, en outre, un pouvoir de médium qui lui permet de « voir » des scènes du futur.

Bella cherche à percer le secret d’Edward : elle envisage la possibilité qu’il soit un super-héros (comme Superman ou Spider-man) ; il la détrompe : son pouvoir vient vraiment « d’ailleurs »…

Serviables et polis, les Cullen sont toutefois perçus comme trop éloignés de la population, comme hautains et condescendants. Ils n’ont rien à craindre ni des indiens, ni de la population et de la police de Forks (Carlisle Cullen, médecin, assiste le chef de la police - le père de Bella - lors de la découverte du second cadavre). La mort de deux ouvriers (« déchiquetés par un animal sauvage ») ne les émeut pas, ne les inquiète pas. Cette famille modèle aime le base-ball (comme le chef de la police, le beau-père de Bella ou le chef indien, père de Jack) et pratique – en famille - ce sport populaire les jours d’orage : seul le grondement du tonnerre peut cacher aux humains le fracas qu’ils déclenchent, tels dès Dieux antiques, dans ces compétions sportives hors du commun, mais toujours policées (on demande à Bella d’arbitrer le match !).

C’est lors de cette partie, au moment où pour la première fois cette famille s’éloigne de ses valeurs intellectuelles et culturelles, que surgissent les trois  « méchants » vampires qui ont tué deux  humains.

 

1.5.2.3.James, Victoria, Laurent, trois vampires, incontrôlables, meurtriers et radicaux

Autant les Cullen sont distingués, autant les trois "méchants" vampires) présentent une apparence plus populaire, commune (Ils portent des jeans usagés; Laurent est un noir coiffé comme un rasta). Rapidement, Laurent va se désolidariser de ses deux compagnons qui ont pour objectif de saigner / tuer Bella.

James et Victoria vont tout faire pour empêcher « l’ouverture » du monde des vampires avec l’Amérique traditionnelle. Ils vont dynamiter le monde policé et régulé dans lequel vivaient les Cullen pour leur imposer une chasse à l’homme archaïque, sans règles, où l’enjeu est la mort, dans lequel Bella servira de gibier.

James va attirer Bella dans un piège : il lui fait croire qu'il a pris sa mère en otage, dans la ville où elle vivait auparavant, à Phœnix (Arizona). James est le seul personnage en rapport avec la capture d'images, avec le cinéma; il prend un plaisir sadique à filmer Bella qu'il blesse grièvement[37]. Par chance, les Cullen, retrouvent sa trace et interviennent, empêchant la mort de Bella.

James, en mordant Bella, lui a "transmis" un poison. Il faudra tout le contrôle d'Edward pour sucer le sang de Bella, extraire le poison et résister à la pulsion de la tuer.

En acceptant et en dépassant la barbarie primitive (en détruisant "techniquement", sans sadisme, James, le « méchant » vampire) les Cullen, toujours discrets,  vont redonner son calme à la communauté des habitants de Forks (permettre le retour de la mère de Bella – sans son nouveau mari - au chevet de sa fille blessée) et laisser se dérouler le bal de fin d’année du lycée auquel participent les jeunes ; Edward et Bella, forment enfin un couple qui s’affiche (hélas, Victoria – qu’Edward désigne comme étant « la femelle » - les guette, revêtue d'une magnifique tenue de soirée,  au cœur même de leur nouveau bonheur...).

 

1.5.2.4.Edward[38].

Edward détient un pouvoir particulier : il peut lire dans les pensées.

Edward a un secret (ou plutôt deux) : son statut de vampire et son passé. Né au début du 20° siècle, il allait succomber en 1918[39], atteint par la grippe espagnole quand le docteur Carlisle Cullen (sage vampire qui traverse les siècles) l’a choisi pour renforcer le monde affaibli des vampires. Cette «conversion » s’est révélée heureuse jusqu’au jour ou Edward a rencontré Bella[40] Swan[41]. Edward est un jeune homme du passé, des traditions. Il apprécie les valeurs, les cadres, la Culture qui lui ont été donnés – sans contrepartie déplaisante (douleur physique ou morale, menace de damnation, de souffrances éternelles, etc...) en rejoignant le clan des Cullen.

Mais aujourd’hui Edward doute ("Et si c'était moi le méchant ?…"). Il ne peut, symboliquement, arracher Bella à sa condition humaine de « non-vampire » ; certes, elle veut le rejoindre « éternellement », mais elle se place dans un contexte de séduction amoureuse, et non par rapport aux valeurs qu’Edward et les Cullen représentent... Au nom du pacte qui a fait de lui un vampire et sauvé de sa mort terrestre, Edward ne peut, sans se renier, répondre au désir, aux avances sexuelles de Bella (qui confond attirance physique et adhésion à des valeurs autrement plus puissantes, qui imposent la maîtrise absolue de tout ce qui vient du corps, y compris les pulsions sexuelles). Edward a le pouvoir de l’initier, de la faire entrer dans un clan, une famille spirituelle idéale, mais il renonce (à la fin de ce premier épisode de la saga) à le faire, car Bella, aveuglée par son amour physique, ne perçoit pas la dimension spirituelle qu’Edward veut lui faire partager.

L’attachement qu’Edward porte à Bella le paralyse, l’empêche d’évoluer. Eloigné de sa « famille », quoique plus intégré parmi les humains (bal du lycée), il a affaibli Bella (elle a été blessée lorsqu’elle a été agressée par James, le « méchant » vampire), et ne peut empêcher les menaces de destruction que fait planer sur le couple Victoria (qu’Edward appelle la « femelle »), vampire qui ne respecte pas les règles et n’hésite pas à tuer des humains.

Edward est éblouissant, au sens figuré par les valeurs supérieures qu’il incarne, mais aussi au sens propre : son corps soumis aux rayons du soleil se met à briller de mille feux, offrant le plus séduisant des spectacles ! Mais ce pouvoir ne fait que le plonger dans ses contradictions...

Edouard possède les deux caractéristiques de tout bon vampire : la transformation et la contamination. Mais il convient certainement d’envisager qu’il s’agit également ici d’une problématique spirituelle : transformation profonde de la personne par une révélation qui l’engage tout entier, et transmission / persuasion (avec beaucoup d’amour !) du message spirituel reçu.

 

 

 

 

 

1.5.2.5.Le monde des humains[42], morne et sans relief, peut s’avérer dangereux (violence) ou vulgaire (sexualité agressive, trop grande place donnée au pouvoir de l'argent)

-A la sortie du lycée, un lycéen noir perd le contrôle de son véhicule. Bella est sauvée par l’intervention d’Edward, qui, avec sa force surhumaine, stoppe la voiture.

-Ses deux camarades de classe essaient des robes pour le bal du lycée : l’une d’entre elles porte un décolleté prononcé qui lui plait car, dit-elle,  « il met en évidence mes nichons ».

-La nuit, dans un endroit désert, Bella est agressée par quatre garçons qui la trouvent « trop bonne ». Elle sera sauvée par l’arrivée d’Edward qui, par la seule conviction de son regard, fera fuir les violeurs potentiels.

-Les "méchants vampires" tuent deux ouvriers. Ces crimes (qui concernent des "humains anonymes") ne suscitent que peu d'inquiétude dans la petite ville de Forks : personne ne croit à un danger inconnu.

-Au restaurant, Edward regarde Bella manger. Il « lit » dans les pensées de trois personnes attablées (un homme : « sexe » - une femme « argent » - un autre homme « sexe » »).

-Les lycéens ont choisi comme thème de leur bal de fin d'année "Monte Carlo" et son casino.

-Au lycée, chez les humains, la nature est analysée au travers d'un microscope; le professeur montre des techniques pour fabriquer du compost. Les Cullen vivent en harmonie dans une nature très étendue, sauvage mais accueillante, d'une grande beauté, n'ayant pas subi l'intervention de l'Homme[43].

 

1.5.3.      Conclusion (Twilight / Chapitre 1 / Fascination) Pour réformer son Eglise sans risquer l’excommunication, Stephenie Meyer a fait un rêve.

Stéphenie Meyer, fidèle de l’Eglise mormone, diplômée de Littérature britannique et mère de trois garçons, va faire un rêve en 2003[44]... Ce rêve va la mener à un travail d’écriture qui va lui permettre de mêler des éléments autobiographiques, des attentes et des espoirs concernant l’avenir de ses fils, une évocation de son Eglise, ses espoirs, ses doutes, ses évolutions possibles ou souhaitables. La grande originalité de « Twilight » réside dans le travestissement de cette réalité : des milliers de pages ont été publiées sur l’Internet, mais aucune ne confronte le texte du film à l’environnement spirituel dans lequel baigne l’auteur, Stéphenie Meyer.

Sans doute faut-il croire à sa sincérité quand elle affirme avoir écrit ce roman (dont le film constitue l’adaptation fidèle et respectueuse) pour elle-même. On peut certainement être un fidèle de cette Eglise, croire sincèrement dans les dogmes révélés, et pourtant se poser de nombreuses questions (les fractures si douloureuses entre fidèles dans l’Eglise, la difficulté de vivre sa foi jusqu’au bout de son engagement, les tentations du monde, la difficulté de communiquer aux autres son engagement sans se couper d’eux, sans les effrayer).

Evoquer tout cela, ébaucher des questionnements qui fragiliseraient son engagement spirituel et peut-être les bases de sa vie familiale, tout cela devait être très difficile à gérer pour notre auteur...

Alors un rêve (parfaitement légitime dans une Eglise qui accepte que Dieu se manifeste à qui il veut et selon son bon vouloir) l’autorisait enfin à basculer dans un univers qui, derrière son étrangeté et ses a priori totalement incongrus, permettait enfin à Stephenie Meyer de mettre à jour, sans risquer l’excommunication, les débats et interrogations qu’elle gardait enfouis au fond de sa conscience.

Comment la société des mormons va-t-elle évoluer ? De quelles valeurs (conformistes ou novatrices) ses fils vont-ils être porteurs ? Dans ce monde dominé par les hommes, les femmes vont-elles avoir un rôle moteur à jouer, vont-elles s’imposer pour régénérer un dogme, une pensée et des pratiques peut-être trop figées ? Y aura-t-il  bientôt une grande bataille, la destruction de Jérusalem et un gigantesque tremblement de terre ? Les différentes familles mormones parviendront-elles à trouver un terrain d’entente ?

Les prochaines adaptations cinématographiques de la saga apporteront des éléments de réponse.

"Madame Bovary, c'est moi !" affirmait (dit-on) Flaubert.

Il est fort probable que chacun des principaux personnages de la saga (Edward, Bella, les Cullen, les indiens…) cache une projection partielle de la personnalité de l'auteur, l'habile  Stephenie Meyer, maintenant millionnaire, et adepte, pour l’éternité, de la très morale et conservatrice Church of Jesus-Christ of Latter-day Saints…

2.    LOL Laughing Out Loud[45] 

« (...) On se laisse emporter par cette histoire fraîche et plutôt bien tournée. Un film sans trop de surprise, mais devant lequel on passe une très bonne soirée entre amis[46] ».

 

2.1.   Résumé du film

Elle a 16 ans, s'appelle Lola mais tout le monde la surnomme LOL - pour Laughing Out Loud, « mort de rire » en langage texto. Sauf qu'elle ne rit pas en apprenant, le jour de la rentrée, qu'Arthur, son amoureux, l'a trompée tout l'été. « Moi aussi ! » lui a-t-elle répondu. Le cœur de sa mère, Anne (riche architecte), balance entre son ancien mari (ils ont pourtant divorcé) et Antoine, commissaire à la brigade des « stups ». Un séjour à Londres, loin des parents, permettra de lever les quiproquos et de légitimer les couples que l’amour avait formés. Après le retour à Paris, Mael est enfin reconnu par le public, par ses copines du lycée et par son père comme un chanteur de talent. Lol (qui a mis fin à son séjour chez son père) est blottie dans les bras de sa mère (elles sont allongées sur le même lit).

 

2.2.   Les véritables enjeux de l’adolescence en France expliqués aux parents par le magazine « Fémina » (supplément hebdomadaire du journal « la Dépêche du Midi »).

Pour certains (et ils ont tout à fait le droit d’exprimer cette opinion) « LOL » est un évènement considérable, une date culturelle majeure !.... En voici la preuve indiscutable : le supplément « Fémina » du quotidien régional « la Dépêche du midi » a consacré, dans son édition du dimanche 25 janvier 2009,  un dossier de... 17 pages spéciales à ce film / phénomène de société !

Sommaire :

 

 

 

 

2.3.   Le film : De l’humour « jeune » et des dialogues déjà cultes.

 

2.4.   Les ambitions artistiques de la réalisatrice, Lisa Azuelos

"Ce film s'adresse aux jeunes de 7 à 77 ans. J'ai fait ce film pour dire aux ados qu'on les as démasqués et à leurs parents qu'ils ne sont pas seuls. (…) J'ai écrit LOL comme un tribute aux films qui m'ont marquée (A nous les petites anglaises, les Sous-doués, La Boum, l'Hôtel de la plage…) et parlent si bien de l'adolescence. Et puis la légèreté n'empêche pas de poser des questions existentielles !".

 

2.5.   Le monde fascinant des porteurs de Rolex de cinquante ans qui-ont-réussi-leur-vie[50].

La mère séparée de LOL habite rive droite, dans le luxueux 16e arrondissement. L’escalier intérieur de son duplex a les dimensions des parties communes de beaucoup d’immeubles normaux. Lola est suréquipée en produits hig-tech haut de gamme et fréquente un fils de ministre. Tourné avant la crise, le film a tranquillement entériné l’ère du paquet fiscal et constate sans état d’âme que les riches sont toujours plus riches[51].

 

2.6.   Le propos général de Lol, sa grande affaire, c’est la question de la discipline, du retour à l’ordre[52].

"Les adolescents vont mal, ils gâchent leur vie" se désespèrent les adultes du film. Il est donc, dans ce contexte, tout à fait rassurant de constater que Lol et sa mère Anne assistent, au sein du lycée, à une conférence proposée par Antoine, Commissaire de la brigade des stupéfiants; Antoine  informe le nombreux public présent des dangers qui guettent le cerveau des usagers de ces produits illicites. La Loi énoncée, le message étant passé, nous retrouverons Antoine et Anne, dînant avec un couple d'amis; au cours de ce repas (et pour la deuxième fois dans le film), les adultes fumeront du cannabis, ce qui ne suscitera aucune réaction du policier, qui sait, dit-il, "faire la part des choses"…

Pour raccompagner Anne qui a cassé le talon de sa chaussure, Antoine, commissaire de police, conduit sa moto sans porter de casque…

 

2.7.   Masculin, féminin

Le montage du film établit des relations directes entre les situations conflictuelles ou conviviales vécues par ces deux mondes, celui des adolescents et celui des adultes.

2.7.1.      Les adolescents, "en souffrance" dans la société française ?

La société française rend la vie des lycéens très compliquée. Un passage par la société anglaise, totalement décalée et plus libre, va permettre d’effacer les quiproquos et de reconstituer des couples que des incompréhensions avaient séparé (Isabelle, la lycéenne "allumeuse" qui semait la perturbation est absente, victime d'une appendicite foudroyante). La sexualité (premier rapport sexuel) est parfaitement maîtrisée, banalisée : aucune angoisse, ni pour les filles ni pour les garçons.

2.7.2.      Les adultes, perdus, inquiets mais au final très satisfaits d'eux-mêmes.

Le malaise de Lol est d'abord causé par ses parents biologiques, qui, alors qu'ils sont divorcés, continuent d'entretenir une vie sexuelle commune clandestine. Au cours du repas avec son couple d'amis, la conversation prouvera que hommes et femmes ont maintenant les plus grandes difficultés pour se comprendre : difficile de mettre en commun sa vie pour partager des valeurs communes !

Les adultes confondent violence et autorité (le père casse la guitare de son fils qui veut devenir artiste / la mère de Charlotte met la lingerie de sa fille à la poubelle). Anne ne sait plus si elle doit être la mère ou la copine / complice de Lol.

La famille de Lol semble déséquilibrée; la grand-mère de Lol établit sereinement le "bon" diagnostic : "ça manque d'hommes ici !" suscitant la réaction courroucée du très jeune frère de Lol.

 La fin du film nous invite à découvrir le nouveau bonheur d’Anne, qui effectue (avec Antoine, le commissaire de police) une ballade nocturne en zodiac sur la Seine, avec au passage un plan plein de « spiritualité » de la cathédrale Notre-Dame de Paris. 

 

2.8.   Culture et savoirs

La musique, composée et jouée par les héros du film, constitue la seule présence culturelle forte. La mode est évoquée à Londres, et Anne, qui veut punir Lol, lui explique – suprême sanction - qu'elles iront au cinéma au lieu de fêter l'anniversaire de l'adolescente.

L'enseignement (SVT, EPS, Anglais) est montré comme une contrainte sans signification, une possibilité pour de nombreuses plaisanteries vulgaires, que rien ne vient justifier. L’administration et la « Vie scolaire » du lycée n’ont visiblement pas compris combien ces jeunes « rebelles » à leur manière se battent en réalité pour se construire un avenir dans le « vrai monde », celui de la musique et du spectacle.

Les mathématiques suscitent un intérêt particulier : Charlotte est amoureuse du professeur, et ses camarades assistent à ce cours en affichant des décolletés provocateurs. Le film constate le niveau scolaire catastrophique de tous les élèves, sans exception. En signifiant simplement  son refus, Lol échappera au changement d'établissement scolaire (un lycée privé) que ses parents – réconciliés pour l'occasion – avaient envisagé.

Pour tous, il est fondamental de ne pas quitter Paris : c'est là, dans les clubs, que le talent des garçons sera reconnu, qu'ils accèderont à la notoriété, sous le regard amoureux de leurs amies du lycée.

 

2.9.   Un métissage "raisonnable" ?

Loin des "populations des quartiers" et autres "jeunes des banlieues défavorisées", le film nous propose une vision très peu "mélangée" de la société française. Medhi[53] est parfaitement intégré parmi les sept lycéennes et lycéens du film, mais, au cours du séjour à Londres, il est "stigmatisé" par l'adolescente trisomique de sa famille d'accueil, et ne parvient pas à former un couple avec une de ses camarades (Lola, Stéphane, Charlotte, Isabelle, toutes non issues des « quartiers défavorisés »). Le père de Paul-Henri est Ministre; le chauffeur du Ministre est un Noir…

 

2.10.                   Des technologies de pointe bien pauvres en informations

Les adolescents communiquent par le biais de nouvelles technologies. Enfin les parents / spectateurs du film vont pouvoir accéder à ces échanges en principe confidentiels. Le film nous montre donc l'écran de l'ordinateur en gros plan. Exemple de "dialogue" de jeunes sur Internet : Mael : "T où ? – Lola : "chez mon père" – Mael : "????????????". Egalement « gros k-lins ».

 

 

2.11.                   Un monde – presque – sans politique, sans conflits sociaux, sans Crise

Dialoguant avec sa psy, Anne témoigne de ses « combats » pour défendre l’émancipation des femmes. Le père d’un des élèves est Ministre de la République, mais nous ignorerons quelles sont ses fonctions ministérielles. Le Ministre ne pourra que constater, comme les autres parents, que son fils vit une autre vie, centrée sur la fête et la musique, alors qu’il le croit endormi à la maison, réparant ses forces pour être en pleine forme au lycée le lendemain. Au cours du séjour à Londres, une des familles d’accueil vit dans le souvenir de Diana, la princesse de Galles.

 

2.12.                   Les perversions sexuelles, pour neutraliser tout sens critique

Gag : Charlotte, lycéenne, "dialogue" avec un garçon « étrange » sur Internet. Elle se livre à une activité inattendue (elle insère la caméra de sa webcam dans... un poulet pour faire croire à son correspondant qu’elle se m.... Mais sa mère, au même instant, entend faire cuire le dit poulet. Charlotte, in extremis, parvient à se débarrasser de cette volaille, que sa mère découvrira dans la chambre du jeune frère de Charlotte....

Les "artistes" qui ont mis au point ce "gag" connaissent parfaitement la gravité de la transgression qu'ils mettent en place. Selon la réalisatrice, "ce film s'adresse aux jeunes de 7 à 77 ans" !… Il est évident que des collégiennes (le film est classé "tout public"), confrontées à la crudité de ces séquences, n'auront guère le recul intellectuel et émotionnel pour dénoncer l'agression symbolique dont elles ont été victimes. Le reste du film sera subi, transgression après transgression. Avec le monde du porno "dès 7 ans", TF1 offre à ses jeunes spectateurs une  manière "moderne" de quitter prématurément l'enfance ! 

 

2.13.                   Sophie Marceau, quand personnage de fiction  et réalité finissent par se mélanger…

En 1981, vous avez voté pour qui ?

Mitterrand. J'en garde un souvenir de fierté et d'espoir. En 2002, Chirac, évidemment. En 2007, j'ai été très embarrassée. Je ne voulais pas voter Sarkozy et encore moins Royal. Finalement, dans l'isoloir, j'ai choisi à l'aveugle, en disposant les bulletins devant moi, et ma main est tombée sur celui de Sarkozy. Et je ne le regrette pas... Je vais encore me faire lyncher par la profession (rires)[54].

 

2.14.                   Conclusion ("Lol Laughing Out Loud") : la  propagande la plus efficace est celle que l’on ne remarque pas.

Toutes les enquêtes montrent que les jeunes sont sensibles aux inégalités, prêtent une oreille attentive aux causes généreuses, sont prêts à se mobiliser pour des objectifs prioritaires[55].

"18 Décembre 2008 : environ 140 000 lycéens ont défilé dans toute la France pour protester contre la réforme du Lycée voulue le Ministre, M. Darcos[56]". Cette mobilisation de la jeunesse, d'une ampleur exceptionnelle, a contraint le Président de la République à abandonner sa réforme. Il ne faut sans doute pas s’étonner que cette actualité sociale et contestataire n’ait pas été prise en compte par les scénaristes du film (dans le monde qu’il nous vendent, la jeunesse ne connaît que la contestation au sein des familles).

Sur le même registre, nous avons observé comment les valeurs libérales se développent et se complètent (le dossier spécial sur Lol dans l’hebdomadaire Fémina). Malgré la pluralité de nos sources d’information, on peut sans doute mesurer ici combien nous sommes soumis à une réelle forme de propagande inavouée (la propagande signifie l’exercice d’une influence sur les citoyens, sans que ceux-ci en aient conscience[57]). Les personnes qui appliquent les techniques du marketing politique veulent capter l’attention, séduire, consolider la notoriété et susciter une adhésion inconsciente. En période électorale, cette activité - qui a pour objectif direct de déclencher un vote- est particulièrement visible.

Pourtant, bien peu des spectateurs de Lol auront fait la liaison entre le discours politique du Président de la République et le contenu du film produit par TF1, dont le PDG, M. Martin Bouygues est un ami proche... La propagande la plus efficace ne s’étale pas sur les murs de nos villes : c’est celle que nous allons voir au cinéma, pour nous « distraire » devant un film « familial », pour « oublier » nos soucis, non sans avoir laissé une grande partie de notre esprit critique et de notre potentiel de révolte à la caisse du cinéma.

 

 

Conclusion générale : le cinéma de divertissement, machine à fabriquer de l’illusion par temps de crise.

 

"Islande : les trois principales banques de l'île, en faillite, ont été nationalisées. La couronne islandaise ne vaut plus tripette. Les dettes des particuliers explosent. Celle du pays pèse dix fois le PIB (produit intérieur brut)[58]."

Nous vivons dans une actualité inquiétante et tout à fait inédite… l'Islande, un (petit) pays européen fait faillite (!) à cause d'une crise financière qui ne pouvait se produire, puisque le Libéralisme constitue, selon ses défenseurs, un système merveilleux qui se régule lui-même et corrige ses – rares – excès.

Aujourd’hui, la richesse et les privilèges sont l’apanage d’une caste séduisante et médiatisée. Dans cette société qui valorise les comportements égoïstes, l’individu est incité à rêver que le monde va évoluer (demain, ce sera notre tour de changer le destin de l’Humanité, d’être beaux, riches et célèbres, de nous « goinfrer » de stock-options et de susciter la jalousie par la démesure de nos parachutes dorés !). TF1[59] et M6 rendent le miracle possible : ces puissants qui ont « réussi leur vie », finalement nous sont si proches, si familiers, nous ressemblent tant (le Président de la République lui aussi transpire quand il effectue son jogging sous le regard des caméras...).

 

Le cinéma de divertissement incite au conformisme, à la patience, à l’obéissance.  Les films produits dans ce cadre (Lol, Twilight) effacent les liens que nous entretenons avec le monde réel, celui des inégalités criantes, des SDF et du nombre des repas distribués par les « Restos du cœur » qui augmente chaque année.

 

"Islande : la tempête financière a tout soufflé dans cette petit île qui est passée du statut d'Etat parmi les plus riches du monde à celui de pays au bord de la banqueroute"[60].

 

Il est probable que quelques minutes avant que le paquebot ne heurte un iceberg dans les eaux de l’Atlantique Nord, les passagers du Titanic gardaient une confiance totale dans leur bateau (le premier paquebot vraiment insubmersible) et dans le commandant de bord qui avait fait le choix d’une route maritime si sure... Pour l’équipage et les passagers euphoriques, le retour à la réalité s’avéra cruel et tragique.

Il sera difficile à des sociétés occidentales qui ne peuvent accepter l’idée même qu’une crise  vienne écorner leur mode de vie de passer à un cinéma de compréhension du monde, voire de contestation.

 

 Le cinéma de divertissement a certainement encore de beaux jours devant lui !...

Le cinéma de divertissement, si loin du véritable Art cinématographique, si proche du monde de la communication politique et du marketing...

 

 

 

Gérard Hernandez

Lauréat de la certification en cinéma-audiovisuel  

    Mars 2009.

Article rédigé avec la documentation de l'espace histoire – image de la médiathèque de  Camponac –Pessac.

 



[1] Ellul, Jacques - Propagandes – Armand Colin – 1962.

[2] Le film français n°3305, 06/03/02009.

[3] Vanoye, F, Goliot-Lété, A – Précis d’analyse filmique – Nathan université – 1992.

[4] Aumont J, Marie, M. – L’analyse des films – Nathan université – 1988.

[5] Lafond, Jean-Daniel - Le film sous influence – Edilig médiathèque – 1982.

[6] Le Point.

[7] Le Nouvel Observateur.

[8] Rosemberg, Mélissa, article Twilight, Ecran fantastique n°294, Janvier 2009

[9] Stewart, Kristen, article Twilight, Ecran fantastique n°294, Janvier 2009

[10] Studio magazine n°253, Janvier 2009.

[11] Jammet, Philippe , Adolescences, repères pour les parents et les professionnels, La Découverte, 2004.

[12] Mort, qui selon certaines croyances populaires, sort de son tombeau pour aller aspirer le sang des vivants.

[13] Rosemberg, Mélissa, article Twilight, Ecran fantastique n°294, Janvier 2009.

[14] Meyer, Stephenie, article Twilight, Ecran fantastique n°294, Janvier 2009

[15] 98 % des étudiants de cette université privée sont des fidèles de l'Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours, autrement dit des mormons.

[16] Archange biblique qui interprète visions et prophéties

[17] Personnage biblique

[18] Prophète biblique

[19] Au début du film, à plusieurs reprises, Isabella répond à ses interlocuteurs qu'elle désire être appelée Bella.

[20] Le fruit de l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Extrait de la Genèse (chapitre 2, verset 16, 17).

[21] Cult : terme de sociologie religieuse pour désigner une ancienne secte, plus ouverte, qui prend la forme d'une Eglise parmi les autres.

[22] (...) Maladroitement illustrés et empilés dans le film, tous ces prodiges du vampirisme new age confinent au grotesque. (Télérama, 10/01/09).

[23] "Il y avait bien du sulfureux dans cette pédophilie fantasmée entre un vieillard éternellement juvénile et une vraie jeune fille, mais la réalisatrice s'est censurée avec une déplorable application. (…) Pauvreté visuelle, romantisme toc, aucun sens esthétique" (Cahiers du Cinéma n°641, janvier 2009).

[24] En hommage à ce prophète majeur, les Mormons ont donné son nom à leur principale université (celle-là même où Stephenie Meyer a été étudiante).

[25] Drogon, Anncik, centre Roger Ikor – Le dico des sectes – Milan – les dicos essentiels – 1998.

[26] Temple square est aux Mormons ce que le Vatican est aux Catholiques.

[27] Turlin Jean-Louis – « Mitt Romney, le premier candidat Mormon à la maison Blanche » - Le Figaro – 14/02/07.

[28] Le Monde – 10 novembre 2006.

[29] Introvigne, Massimo, Les Mormons, fils d'Abraham, Editions Brepols, 1991.

[30] Hinckley, Gordon (Prophète de l’Eglise mormone en 2007).

[31] Meyer, Stéphaine Twilight, site officiel en Français – octobre 2008.

[32] C'est face à l'Océan, celui-là même que les tribus d'Israel ont traversé pour fonder l'Amérique (dans la tradition de l'église mormone) que l'indien Jacob Black raconte à Bella le pacte signé par ses ancêtres avec les vampires.

[33] Quileutes : nation indienne de la cote Nord-Ouest de l'Etat de Washington.

[34] Patriarche biblique; père de douze fils, souches des douze tribus d'Israël. Echelle de Jacob : Jacob voit en songe une échelle où les anges montent et descendent, tandis que Dieu bénit sa descendance.

[35] Verbe « To cull » : sélectionner, éliminer, supprimer ; mais aussi cueillir (flowers – des fleurs / fruit – un fruit)

[36] et conformes au modèle social défini par John Smith, prophète de l'église mormone : "Nous devons nous soumettre aux Lois, les honorer, les soutenir; nous devons être chastes, bienveillants et vertueux".

[37] Lointain ancêtre de ce pervers, le cinéaste héros de "Peeping Tom" (Le voyeur) de Michael Powell, qui terrorise ses actrices avant de les tuer. Ce metteur en scène très particulier filme lui aussi ses crimes.

[38] L'étymologie d'Edward (Anglo-Saxon) : "celui qui protège les richesses"

[39] Dans les années 20, les progrès technologiques, l'industrialisation et les mutations du mode de vie rétrécirent le domaine  d'influence de la religion (le procès Scopes, dit "du singe" se déroula dans le Tennessee en 1925; ce procès confirma l'interdiction de la théorie de l'évolution dans cet Etat).

[40] La Beauté, en Italien

[41] Le cygne, en anglais. Le cygne est le symbole de la fidélité.

[42] "une Amérique joliment pluvieuse, petzouille et déprimée". Baumann F., Positif n° 576 – Janvier 2009.

[43] Pour les Mormons, cette nature sauvage (Wilderness) témoigne de l'œuvre créatrice de Dieu.

[44] Meyer, Stephenie – Site Internet – biographie officielle.

[45] Laughing Out Loud : "mort de rire" en langage de chat Internet.

[46] Présentation du film LOL – cinéma d’Art et Essai Jean Eustache – Pessac – la mini-gazeette n°345 – Février 09.

[47] « Un film généralement drôle et bien écrit qui arrive à capter quelque chose des codes adolescents actuels ». Première.

[48] Par exemple la valvule mitrale, à deux valves, située au niveau de l’orifice de communication entre l’oreillette et le ventricule gauche du cœur.

[49] Ensemble des organes génitaux externes de la femme

[50] Jacques Séguéla a réalisé la campagne électorale du candidat Mitterrand en 1981. En 2007, il a voté Sarkozy. Il a déclaré sur France 2 (émission Télé Matin du 13/02/2009) : « Si à cinquante ans on n’a pas une Rolex on a raté sa vie ».

[51] Guichard, Louis - « La môme Marceau » - Télérama n°3082 du 04/02/09

[52] Blouin, Patrice – l’histoire manquée des « teen movies » à la française – Les Inrockuptibles n°691 – 24/02/09.

[53] Medhi : pour les musulmans, "le bien guidé", "celui qui est guidé par Dieu". Le comédien Louis Sommer interprète  ce rôle.

[54] Interview parue dans « le journal du dimanche » - 01/02/2009.

[55] Galland, Olivier, Sociologie de la jeunesse – Armand Colin, collection U, 2001.

[56] Le Monde – 18/12/2008.

[57] Almeida, Fabrice d’, La manipulation – PUF 2003.

[58] Delesalle, Nicolas – "Islande : Ils ont craqué…" – Télérama n°3086 – 04/03/09

[59] Déclaration de M. Le Lay, alors PDG de TF1, en Juillet 2004 : « Il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation (...) de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages publicitaires. " 

[60] Kovaks, Stephane – Islande, de l'opulence à la faillite en une semaine – Le Figaro – 17/10/2008.


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