XI, Le "bon sauvage" qui occulte  l'apartheid (1983)

 

 

Retour sur   "Les Dieux sont tombés sur la tête"

 

"L’Apartheid met en place le développement séparé des différentes communautés (Blancs, Métis, Indiens, Noirs) tout en assurant la sécurité de la race blanche et de la civilisation chrétienne »

Daniel Malan, Président du Parti National Réunifié (HNP) et premier artisan de l’apartheid en 1948.

 

Entre 1802 et 1950, la quasi-totalité des Blancs se situait sans hésiter au sommet

d’une échelle raciale hiérarchisée

Catherine Coquery-Vidrovitch (« Le postulat de la supériorité blanche et de l’infériorité noire »[1])

 

"Les Dieux…" repose sur des postulats racistes, mais il appartient à cette frange mal définie du "racisme inoffensif". Qui sont les Dieux ? Les Blancs ! »

Peter DAVIS, réalisateur anglais de documentaires[2]

 

1.     Générique

"The gods must be crazy"

Botswana, 1980, 1H40.

Production Cat Films Production – Réalisateur / Scénariste : Jamie UYS – Musique John Boshoff – Montage : Jamie UYS –

Int : N!Xau (Xi), Marius Weyers ( Andrew Stein), Sandra Prinsloo ( Kate Thompson) – Nic de Jager ( Jack Hind) – Michael Thys ( Mpudy), Loue Verwey (Sam Boga), Jamie Uys (le révérend Henderson) – Sortie du film en Afrique du Sud : 1980.

Sortie à Paris : 19 janvier 1983 – Grand Prix du festival du film d'Humour de Chamrousse en 1982.

 

2.     Résumés et notices de présentation

2.1.                    Résumé "neutre » et majoritaire

"Une bouteille de Coca-cola jetée d'un avion sème la zizanie dans la tribu de Boshimans qui l'a trouvé. Un des hommes, Xi, décide de le rendre aux Dieux, s'empare de la bouteille pour la jeter au bout du monde. En chemin, il découvre la société moderne"[3].

 

2.2.   Notice plus précise : "Les Dieux…" présenteraient un "coté paternaliste"

"Sous le pavillon du Botswana, c'est en réalité un film d'Afrique du Sud qui est proposé au public, film comique aux recettes éprouvées par une longue tradition burlesque : l'homme qui a peur des femmes, les mécaniques récalcitrantes, le contraste entre le bon sauvage et l'homme civilisé… Indiscutablement, les gags sont bien amenés et provoquent le rire. De là, l'énorme succès de ce film. Certains toutefois ont fait la fine bouche en dénonçant le côté paternaliste du film. Il fallait rappeler leurs réserves"[4].

 

3.     Introduction

Sorti à Paris en Janvier 1983, "les Dieux…", sans campagne publicitaire tapageuse, par le seul biais du "bouche à oreille", a réalisé, en terme d'entrées, un résultat tout à fait inattendu, dépassant 5,950 millions de spectateurs (A titre de comparaison, "E.T. L'Extraterrestre" de Spielberg atteindra les neuf millions de spectateurs). Phénomène sociologique certain, ce film ne restera pas dans les Histoires du cinéma comme un chef-d'œuvre du 7° Art…

L'accueil réservé par le public et la critique (Ginette Gervais dans Jeune Cinéma : "Un esprit chagrin nous ferait remarquer que c'est un film d'Afrikaner et qu'on peut y trouver des relents de racisme. En cherchant bien, on peut toujours tout trouver, mais en tous cas, pas d'Apartheid. Le film se place très nettement en dehors de ces problèmes. Il les ignore, et évite tout ce qui pourrait provoquer. Son charme, c'est un vrai film d'évasion. Pourquoi pas ?".) nous incite à étudier plus précisément la signification et le fonctionnement dans la France de 1983 de ce film "du Botswana".

A travers deux utilisations pédagogiques récentes de ce film, nous mettrons en avant la nécessité fondamentale de pratiquer l'analyse de films. Plus généralement, il conviendra de poser le problème du point de vue moral : l'œuvre cinématographique, encensée par la critique, plébiscitée par le public, peut-elle distiller un poison raciste, peut-elle être une arme de propagande au service d'une politique de discrimination tout à fait détestable ? La France, en 1983, garde-t-elle encore la nostalgie du temps où elle était une "République coloniale[5]" ?

Dans les faits, il faudra bien attendre le 30 juin 1991 pour que Frederik de Klerk, le dernier chef d’État et de gouvernement afrikaner d’Afrique du Sud mette fin à la politique d’apartheid. Ou – avec un point de vue différent - les Noirs poursuivront leur lutte (souvent réprimée dans le sang, la souffrance et la mort) jusqu'à obtenir, en 1991,  la fin du système qui faisait d'eux une race "différente", car "inférieure".

A l'heure de la Mondialisation triomphante, alors que l'Afrique du Sud revient au devant de l'actualité pour des faits d'une grande gravité[6], ce passé dramatique ne doit pas être occulté, cette mémoire doit rester vivante. Sans déformer les faits, il convient donner des repères, de développer l'esprit critique (Vaste chantier, car chacun sait que "les sociétés n'aiment pas se flageller…"[7]).

Définition : Apartheid : mot afrikaans signifiant « vivre à part ». Régime de discrimination raciale appliqué de 1948 à 1991 en Afrique du Sud, privant les Sud-africains noirs de tous leurs droits civiques. Etudions tout d'abord le film et son fonctionnement ("Notre propos sera d'interroger le film en tant qu'il offre un ensemble de représentations renvoyant directement ou indirectement à la société réelle où il s'inscrit[8]").

 

4.     Les trois Afriques

La première partie du film nous propose trois visages de l'Afrique : les Bushmen au Botswana, Kate Thompson, journaliste à Johannesburg et les putschistes de Sam Boga, quelque part en Afrique centrale (Remarquons que le choix des éléments proposés dans ces premières minutes fait du Botswana un enjeu important, puisqu'il sert de liaison entre l'Afrique du Sud et le reste de l'Afrique noire).

La technologie blanche – la bouteille de Coca-cola – va bouleverser la vie des Bushmen. Leur structure sociale, une sorte de communisme primitif paradisiaque, s'avère incapable d'intégrer cet apport "étranger". Plus précisément, cette structure permet de nombreuses utilisations, mais elle est trop rare, et personne dans la tribu n'a assez d'autorité pour définir des modalités d'utilisation qui permettraient une avancée "bénéfique" à l'ensemble du groupe.

Xi, le héros, va donc débarrasser la tribu de ce cadeau des Dieux dont l'utilisation rationnelle nécessiterait l'émergence de nouvelles valeurs telles que l'autorité ou l'idée de propriété. Son périple va lui permettre de rencontrer d'autres noirs et quelques blancs.

Dans le film, l'Afrique du Sud récolte les fruits de ses progrès technologiques et de sa stabilité. Mais sa modernisation entraîne des effets pervers : la mollesse s'installe (on prend sa voiture pour poster une lettre, la presse et l'opinion ne sont intéressés que par la vie mondaine des grands de ce monde).

Par réaction contre cette démobilisation, cet affadissement de la vie sud-africaine, Kate Thompson quitte son poste de journaliste à Johannesburg pour devenir une institutrice (très paternaliste) dans un village peuplé de Noirs reconnaissants. Nous voici maintenant dans l'état voisin indépendant du Botswana.

Un élément extérieur va venir troubler la quiétude de l'Afrique australe : quelque part en Afrique centrale, un gouvernement composé de noirs est attaqué, sans aucune explication, par des putschistes noirs. La violence, soudaine, est totale. Des militaires vont intervenir immédiatement pour débusquer et poursuivre les agresseurs.

L'Afrique noire se résume en deux points : instabilité politique chronique et violence sauvage.

Cette violence, incompréhensible, dirigée par des non Noirs (Sam Boca) on ne sait trop au nom de quels intérêts, va déferler sur le Botswana, menaçant l'Afrique du Sud.

Après avoir décrit les Bushmen, le film nous présente d'autres habitants du Botswana : voici le vétérinaire Andrew Steyn et son aide le métis Mpudi, puis le révérend blanc. Leur présence est tout à fait légitime, bénéfique pour ce pays indépendant : le chercheur, bien qu'isolé, contribue à la connaissance de l'environnement naturel (les éléphants); le révérend effectue la liaison entre le Botswana et l'Afrique du Sud d'où vient la nouvelle institutrice. Seul Jack, organisateur de safaris, travaille pour les blancs en employant des noirs.

 

5.     Mise en place des alliances

 

Loin de sa tribu, Xi, le sympathique Bushmen, va se montrer incapable de comprendre, et donc de maîtriser son environnement (un fusil n'est qu'un bâton, une chèvre ne peut être qu'un gibier sauvage). Son comportement va entraîner la mise en place d'une répression violente (il est blessé par balle), inhumaine (on le met en prison en sachant bien que cet enfermement pourrait lui être fatal). Cette répression est dirigée par la Police et la Justice légitimes du Botswana.

Ces mêmes autorités, par ailleurs, sont bien incapables d'arrêter Sam Boga et son commando qui peuvent maintenant exercer leurs méfaits directement contre la population du pays (les enfants du village et leur institutrice blanche sont pris en otage).

Qui peut sauver le Botswana de ses tourments ?

Certainement pas Jack, le chasseur, qui abandonne Xi et Mpudi devant une lionne menaçante… Andrew Steyn, le vétérinaire, a plus d'atouts : il parle le dialecte des deux chasseurs rencontrés dans la savane, il connaît le comportement du rhinocéros. Mais surtout, il va prendre (contre la justice locale), la défense du malheureux Bushmen désadapté; il lui sauve la vie, mieux, il l'adopte !

De son côté, Kate, l'institutrice, a été immédiatement intégrée dans le village prospère et accueillant où elle doit enseigner. La prise d'otage dont elle est victime marque définitivement son appartenance au village d'adoption et l'autorité qui est désormais la sienne.

 

6.     Le retour de "l'équilibre naturel"

 

L'enjeu est maintenant clair : il s'agit de protéger les "bons" noirs du Botswana (la population du village qui accepte de collaborer avec les blancs d'Afrique du Sud), contre les féroces "guérilléros" de l'Afrique noire, qui n'ont comme seul objectif que la destruction et la violence, et d'abord contre leurs frères de couleur.

Une complicité efficace va s'établir entre les Blancs (le vétérinaire), les Métis (Mpudi) et les Noirs (Xi). L'alliance de la technologie blanche (somnifère) et des techniques de chasse des Bushmen va permettre la neutralisation des preneurs d'otages.

Jack, le chasseur, (qui dirige la police du Botswana lors de l'évacuation des prisonniers) participera à cette action; mais, trop marqué par la défense des intérêts personnels – il tente de récupérer le bénéfice de l'action d'Andrew Steyn -, il disparaît du récit.

Xi a su faire le « bon choix » : il s’est mis au service du Blanc qui lui a sauvé la vie ; il a bien gagné sa place dans le « New Deal », la nouvelle distribution des cartes, le rééquilibrage proposé par les Blancs. Par la suite, Xi, un "grand enfant", peut parcourir un territoire désormais calme et retourner dans sa tribu, plus que jamais en marge du monde, isolée, figée (un seul plan décrit son retour, alors que la vie des Bushmen était présentée pendant un quart d’heure au début du film).

Un dernier acte doit s’accomplir pour que le Botswana vive désormais à l’abri des conflits : le couple vétérinaire / Métis est remplacé par le couple fondateur – et hétérosexuel ! – Andrew / Kate. La technologie blanche – ici les bols de « Tuperware » - peut faire une apparition bénéfique dans la vie quotidienne du village. Toute violence a désormais disparu.

Chez les Blancs, l’équilibre est retrouvé puisque les éléments marginaux ou en désaccord avec l’évolution de la société, occupent maintenant un rôle d’avant-garde, vital pour l’Afrique du Sud.

 

 

 

7.      2008 : Pédagogie et cinéma : établir des priorités, ne pas passer à coté de l'essentiel !

L'outil extraordinaire que constitue l'Internet nous permet d'accéder aujourd'hui à des outils pédagogiques mis en ligne par des enseignants pour leurs élèves. Ces outils, chacun dans sa discipline, sont tout à fait intéressants. Mais, hélas, ils font l'impasse sur la réflexion qui devrait être prioritaire (s'agissant de cinéma) : l'analyse du film.

 

7.1.   "Les Dieux… "  illustration d'un cours de Géographie[9]

Caroline JOUNEAU-SION, professeur d'Histoire géographie au collège Germinal de Raismes (Académie de Lille), propose, en 2002, d'illustrer avec ce film une "introduction au cours de Géographie de Cinquième sur l'Afrique".

"Mon cours sur l’Afrique commence par noter au tableau toutes les idées, les images des élèves à propos de l’Afrique. Cela donne en général une Afrique déserte mais surpeuplée, souffrant de la sécheresse, du Sida... Les Africains de l’imaginaire de mes élèves sont (je cite) "tristes, pauvres, malheureux, sales" etc... L’heure suivante commence donc par deux séquences de film...

Ce film de Jamie UYS (1981), Afrique du Sud, est une comédie (!) que nos élèves n’ont pour la plupart jamais vue. Le film est assez riches en scènes exploitables en classe (voir le séquençage à télécharger en bas de page), mais j’ai choisi les deux premières scènes pour commencer mon cours".

Les élèves vont devoir préciser, à travers les images du film, les notions de "désert, pauvreté, civilisation ["En outre la séquence montre une ville que rien ne différencie d’une métropole de pays développé (eh non, les Africains ne vivent pas tous dans des cases de boue et de paille...)" précise l'enseignante !] et colonisation".

Hélas, le mot "apartheid" ne figure pas dans ce (par ailleurs excellent) document pédagogique…

 

7.2.   "Les Dieux…"  illustration d'un cours de Philosophie sur le thème "Nature et Culture"[10]

(…)"Les dieux sont tombés sur la tête n'est pas simplement une gentille comédie, c'est aussi une manière assez drôle de regarder la relation entre deux cultures, la culture occidentale et la culture des bushmans. Ce petit peuple vivait bien tranquille dans le désert de kala-hari quand une bouteille de coca-cola tombée d'un avion va être le prétexte à une suite d'événements dans lesquels les traits caractéristiques des deux cultures vont s'affirmer. Bien sûr, les traits sont un peu forcés, caricaturaux, mais en même temps la confrontation est pleine de sens". . Ce que montre le film, c'est que ce sont au contraire les occidentaux qui vont apprendre l'humanité auprès des bushman. Ils sortent de leur modèle sophistiqué pour devenir plus simples. C'est en se plaçant à leur point de vue que tout d'un coup, l'absurdité de la guerre nous apparaît. Il y a dans la joie de vivre des enfants une chaleur irrésistible, il y a dans ces relations simples empreintes d'amour naïf une grande leçon pour nous autres qui sommes tellement pétris de barrières sociales, de convention, de rigidité, de théorie sur ce que les hommes devraient être. Il est assez passionnant de faire une comparaison avec le portrait que Rousseau dresse de l'homme naturel dans Le Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes. Bien sûr Rousseau s'égare en imaginant un homme purement "naturel". Claude Lévi-Strauss dirait que les bushman sont autant que nous à l'état de la culture. par contre, là où la critique porte bien, c'est sur la comparaison entre l'homme occidental et un peu resté proche de la Nature".

Hélas, le mot "apartheid" ne figure pas dans cet article pédagogique (par ailleurs excellent) destiné à des élèves de Terminale !

 

8.     Hypothèses de fonctionnement du film dans l’Afrique du Sud du début des années 80.

 

La signification que nous venons de mettre en évidence permet de bien situer la fonction réelle de cette "comédie" dans la société blanche de l’Afrique du Sud. La contestation de l’Apartheid (totalement évacué du film, mais tellement présent) ne viendra pas de l’intérieur du pays ; seules sont à craindre les interventions possibles du reste du continent africain ; il faut donc se protéger en multipliant les alliances ponctuelles (y compris avec les « gentils » Bushmen, dont la survie tient du miracle permanent) et en contrôlant (« conseillers », implantation de technologie) les pays africains voisins de l’Afrique du Sud.

 

9.     Le référent explicite : quelques généralités sur l’Afrique du Sud et le Botswana en 1983

 

9.1.   L'Afrique du Sud en 1983 : un Etat policier.[11]

 

9.1.1.      Les Boers Afrikaners, un "peuple élu"

Les premiers habitants de l'Afrique du Sud furent des chasseurs-cueilleurs (Bochimans et Hottentots), puis vinrent les Bantous. Les pionniers hollandais (Boers) s'implantent dans l'Est, se heurtent aux anglais et aux Zoulous (milieu du XIX° siècle). Une culture spécifique émerge, fondée sur un dialecte issu du Néerlandais : l’afrikaans, une religion : le calvinisme, un territoire : les vastes espaces du Karoo, et surtout l’intime conviction d’appartenir à un groupe privilégié comparable à celui des Hébreux de la Bible, dans le cadre d’une société encore esclavagiste. Par des guerres coloniales cruelles, les colons Blancs vont s’accaparer les terres et réduire les Africains au statut de main-d’œuvre servile.

 

9.1.2.      Des Blancs menacés par le  "Swaartgevaar" (le péril noir) et le communisme

Le gouvernement nationaliste du Boer Barry Herzog fait reconnaître par l'Angleterre la souveraineté de son pays en 1926. En 1961, l'union sud-africaine se retire du Commonwealth, opposé au système de l'apartheid : c'est la proclamation de la République d'Afrique du Sud. Avant l'abolition de l'apartheid, la législation africaine (guidée par la "volonté divine" !) identifie quatre groupes ethniques parmi lesquels les Noirs ou africains indigènes (70% de la population), les Blancs (16% de la population), les Métis (10%) et les Indiens (3%). Dans les années 70, l'Afrique du Sud est un pays économiquement puissant et militairement fort.

Le régime d'apartheid qui argumente sur le plan diplomatique sur la base de sa mission de défense des valeurs occidentales en Afrique et de bastion contre le communisme athée, engage une déstabilisation extérieure de ses voisins (avec le soutien du bloc occidental) pour contrer la progression des régimes marxistes en Afrique, soutenus pas Cuba, la Chine ou l'Union soviétique (principalement l'Angola et le Mozambique à partir de 1975).

"La République d'Afrique du Sud est basée sur la croyance en la nécessité de préserver la pureté biologique de la race blanche. A partir des années 30, se met en place une philosophie politique autoritaire, exclusive et agressive, directement inspirée du nazisme. Officiellement, on n'affirme plus que les autres races sont « inférieures », on insiste seulement sur les différences de civilisation et sur les décalages culturels. . « Le problème fondamental est de préserver la race blanche et la civilisation occidentale », déclarait en 1956 le Premier ministre Strijdhom. Cette formule explique au fond tout le système de l'apartheid"[12].

 

9.1.3.      La sinistre politique de l’Apartheid : un développement séparé des races

Les premières lois ségrégatives sont édictées en 1913. Elles sont aggravées en 1921 par l'autorisation de payer un ouvrier noir jusqu'à dix fois moins qu'un Blanc.

1948 : Le Parti National instaure la politique du "développement séparé" ou apartheid.

1949 : Loi de prohibition des mariages mixtes

1950 : La loi Herzog de 1927, prohibant tout rapport sexuel entre Blancs et Noirs est appliquée aux Indiens et aux Métis.

1950 : Loi d'habitation séparée (le Group Areas Act), répartit racialement les zones urbaines d'habitation; la population doit résider dans des zones distinctes en fonction de la couleur de sa peau (18 millions d'arrestations, 3,5 millions de personnes déplacées).

Reservation Amenities Act : prévoyait une stricte séparation dans les lieux publics et les services. L'accès aux moyens de transport, aux salles de spectacle, aux restaurants, aux bancs publics, aux toilettes fut désormais réglementé par les sinistres panneaux "Blancs"/ "Non-Blancs"

1952 : le Nativ Act impose aux Noirs de 16 ans et plus de porter sur eux un laissez-passer contenant leurs pièces d'identité avec certificat de l'origine tribale.

1953 : le Bantu Labour act interdit aux Africains de faire grève et de se syndiquer.

 

Avec l'apartheid, le rattachement territorial (puis la nationalité) et le statut social dépendaient du statut racial de l'individu. L'apartheid se distinguait en 2 catégories :

Le petty apartheid ou apartheid mesquin qui protégeait l'intimité des Blancs dans leur vie quotidienne en limitant leur rapport avec les non-blancs,

Le grand apartheid concernant la division spatiale du pays imposant des zones de résidence géographiquement séparées et racialement déterminées. Ce grand apartheid fut accompagné de mesures de déplacements et de regroupement des populations noires dans des foyers nationaux appelés bantoustans.

 

9.1.4.      Les combats contre l'apartheid

L’African National Congress (Congrès national africain) est fondée par les Bantous afin de s’opposer aux nombreuses discriminations raciales du gouvernement blanc. Ouverte à tous, y compris aux Blancs, l’ANC est une organisation non-violente qui va progressivement prendre de l’importance parmi les populations non-blanches au cours de l’apartheid.

Au lendemain du massacre de Sharpeville en 1960 (une manifestation contre le passeport pour les Noirs est sauvagement réprimée par la police – 60 morts), l'ANC est interdite, et Nelson Mandela, son chef historique, organise la lutte. Il sera arrêté en 1962, et condamné à la prison à vie en 1964. En 1968, Le Comité international olympique (CIO) exclut l'Afrique du Sud des Jeux Olympiques de Mexico pour dénoncer la politique de l'Apartheid.

En 1973, l’ONU qualifie l’apartheid de « crime contre l’Humanité ».

De violentes émeutes ont lieu en 1976 à Soweto et dans d'autres townships provoquant la mort de 400 personnes. Sous la pression de cette opposition active, les gouvernements de Peter Botha légalisent les syndicats noirs en 1979.

 

 

9.2.   La République du Botswana (ex Bechuanaland) en 1983[13]

 

9.2.1.      Un pays du Tiers-Monde, enclavé, pauvre et sous-développé.

"Les Bushmen furent les premiers occupants de ce territoire dont la capitale actuelle est Gaborone (qui ne dépasse pas 30 000 habitants). Le Botswana est frontalier avec l'Afrique du Sud au sud et sud-est, la Namibie à l'ouest, la Zambie au nord et le Zimbabwe au nord-est. Ignoré du monde, perdu au cœur de l'Afrique australe, soumis à un climat aride, le Botswana (légèrement plus grand que la France) possède un atout important : ses richesses minières (diamant, cuivre, nickel). Son agriculture est embryonnaire et son industrie à l'état d'ébauche. Sa population est d'environ 700 000 habitants. En 1966, lors de son indépendance, le Botswana est l'un des vingt-cinq pays du monde les plus pauvres. Le Botswana appartient (jusqu'en 1976) à la zone monétaire sud-africaine; ses deux partenaires commerciaux sont l'Afrique du Sud (60% de l'économie du Botswana est entre les mains de Prétoria) et le Royaume-Uni. Un travailleur sur cinq travaille en Afrique du Sud. Il n'existe aucune ville digne de ce nom; le pays est extrêmement pauvre en moyens de communication (l'unique chemin de fer qui traverse le pays est propriété du gouvernement rhodésien). On compte 1 médecin pour 27 000 habitants".

En 1983, la production cinématographique du Botswana est inexistante… ("A supposer qu'on trouve les moyens de le financer, un film africain est impossible à amortir sur le marché national. Réaliser un film de fiction long métrage en Afrique et vouloir qu'il participe en des termes esthétiques valables d'une vision personnelle du monde ou poser des problèmes de société – ou de culture – est une gageure[14]).

 

9.2.2.      Les Bushmen

Il subsiste environ 25 000 Bushmen, vivant uniquement de la cueillette et de la chasse dans les régions les plus désolées. Longtemps pourchassés par les Bantous et par les Blancs, ils sont en voie d'extinction. Abandonnés à leur sort misérable, ils nomadisent par petits groupes à la poursuite des troupeaux d'antilopes. Les Bushmen subissent la discrimination et l'ostracisation de la société Tswana malgré un programme de sédentarisation lancé par le gouvernement. Relogés dans des camps misérables ou bien vivant dans les ranchs dans lesquels ils travaillent, les bushmen sont rejetés et marginalisés à l'instar des aborigènes d'Australie. Les bushmen se nomment eux-mêmes "San".

 

9.2.3.      Le Botswana, isolé du reste de l'Afrique, subit la puissance de l'Afrique du Sud.

Le Botswana occupe une position stratégique importante car il sert de tampon entre l'Afrique du Sud, la Rhodésie et les provinces africaines du Portugal.

Sans la fermeté des Africains et le désir des Britanniques de freiner l'impérialisme des Boers (notamment en 1921 et en 1935), le Botswana ferait maintenant partie de l'Afrique du Sud. La population européenne  (15000 individus) est très faible. En 1966, le Botswana acquiert son indépendance au sein du Commonwealth. La seule route botswanienne vers le Nord de l'Afrique transite par la Rhodésie…

En 1983, le Botswana vit dans une relative sérénité, en évitant à la fois de se compromettre avec l'Afrique du Sud, et de se dresser trop ouvertement contre elle. Mais, ayant déjà servi de refuge aux adversaires de Prétoria, il pourrait devenir, au début des années quatre-vingt, un avant-poste dans la lutte contre l'Apartheid (par exemple, pour les militants de l'African National Congres). Les dirigeants du Botswana condamnent sans restrictions la politique de l'apartheid.

 

10.  Les Dieux… la suite

Le même Jamie Huys réalisera en 1989 : "Les Dieux sont encore tombés sur la tête", film que verront environ deux millions de spectateurs français.

"Cette fois ce n'est pas une bouteille de Coca-Cola qui tombe sur la tête de Xixo mais une avocate new-yorkaise dont l'ULM, pilote par un garde-chasse, s'est pris dans les branches d'un baobab. Tel est le point de départ d'une nouvelle aventure au pays des Boschimans".

 

11.  Jamie UYS, cinéaste,  le cinéma afrikaner et les films sur l'apartheid

11.1.                   Jamie Uys[15]

Jacobus Johannes Uys dit Jamie Uys (30 mai 1921 à Bocksburg – 29 janvier 1996 à Johannesburg) était un acteur, réalisateur et scénariste d'Afrique du Sud, issu de la communauté afrikaner. Il réalise son premier film Daar doer in die bosveld (en pleine brousse) en 1951 à partir de capitaux d'entreprises privées. Il réalise 24 films tout au long de sa carrière, principalement des comédies ou des films animaliers. Il est lui-même souvent interprète dans ses films. Le film "Les dieux sont tombés sur la tête" en 1980 le consacre au niveau international.

Uys est-il un cinéaste engagé ?

""Mon objectif n'est pas le message, c'est le divertissement. Si je cherche à délivrer un message, toutes les autres potentialités du film se trouveraient éliminées. Cependant, beaucoup de gens croient trouver un message dans mes films ! Je suis stupéfait en particulier de ce que les universitaires réussissent à y lire. Moi je fais des films exclusivement pour distraire."[16]

Il réalise également Funny People (Dieu me savonne, 1976), film de caméra caché (Un exemple "d'humour" afrikaner ? Une voix, portée par un haut-parleur, indique qu'une personne est bloquée dans une… boite aux lettres : un passant, Noir, tente de délivrer le "prisonnier"…).

 

11.2.                   Le cinéma afrikaner : le point de vue de la minorité blanche[17]

"Pendant plus de 70 ans, la production nationale sud-africaine s’est essentiellement limitée à de grandes fresques historiques consacrées aux Afrikaners. Le film symbole de cette période est De Voortrekkers (1916) retraçant l’histoire du Grand Trek.

A quelques exceptions près, ces films sont sans grand intérêt. Les Afrikaners blancs souhaitaient y voir représentés leurs idéaux. Ce conservatisme idéaliste se caractérisait par un attachement au passé, à des idéaux de pureté linguistique et raciale et à des valeurs religieuses et morales. Les films devaient se conformer à ces valeurs conservatrices afin de connaître le succès commercial. Ils tentaient rarement d'analyser la psychologie culturelle nationale. En tant que tel, ce cinéma constituait un lieu clos, fait par des Afrikaners pour des Afrikaners, où l'on ne se souciait guère du potentiel qu'il représentait pour s'exprimer de façon significative sur la société sud-africaine à l'intention d'un public international.

On prenait soin d'éviter un réalisme qui aurait analysé la culture afrikaner de manière critique. On avait, au contraire, recours aux stéréotypes populaires où l'Afrikaner était un aimable bavard dans la tradition de la comédie, ou bien un être tourmenté par des problèmes sentimentaux qui n'avaient pas grand-chose à voir avec la société, mais relevaient plutôt des ficelles des mélodrames occidentaux dans lesquels des couples mal assortis finissent par trouver l'amour véritable après avoir surmonté nombre d'obstacles. Ces films ne se préoccupaient ni des troubles socio-politiques, ni de la réalité vécue par les Sud-Africains noirs.

L'implantation de cinémas noirs dans les zones urbaines blanches était contraire à la politique gouvernementale, car elle aurait eu valeur de reconnaissance de la citoyenneté des citadins noirs. L'urbanisation des noirs était dépeinte de façon uniformément négative, tandis que la vie dans les bantoustans était présentée comme plus appropriée. A cette époque, les publics noir et blanc étaient traités différemment. Les publics étaient séparés, chacun étant doté de ses propres règles, modes de fonctionnement, films et cinémas. Tout film qui parvenait à voir le jour et reflétait d'une manière ou d'une autre l'agitation de la société sud-africaine était interdit par l'Etat ou ne bénéficiait d'aucune distribution et ne pouvait donc prétendre à aucun type de subvention. Le cinéma bantou ne donna donc pas naissance à un véritable cinéma national : il ne s'agit que de quelques piètres films paternalistes réalisés pour le public noir principalement par des Blancs".

"Le caractère superficiel et artificiel du traitement de nombreux films sud-africains est révélateur d'une société encore inhibée par le calvinisme afrikaner qui manipule les notions de race et de sexe pour en conforter la structure sociale et raciale"[18].

"La quasi totalité de la production s'inscrit dans un cadre commercial dont l'intérêt est très faible, et qui, au mieux, ignore l'existence d'une population majoritairement noire, au pire la montre sous un angle toujours négatif".[19]

"Les Africains, et d'ailleurs aussi les critiques, ne considèrent pas la production cinématographique de l'Afrique du Sud (plus de mille longs métrages) comme des vrais films africains, mais plutôt comme des films d'un genre colonial eurocentrique[20]".

 

11.3.                   Une "œuvre" de référence : Die Voortrekkers / Winning a continent (1916)

Ce film réalisé par Harold Shaw était souvent montré dans les commémorations ou les fêtes nationalistes. Il glorifiait l'union sacrée des Blancs (Afrikaners et Britanniques) face à la population noire.

 

11.4.                   "Les Dieux…", un film africain "comique" ?

"La question du comique dans le cinéma africain est passionnante à plus d'un titre et d'abord parce qu'elle paraît évidente : qui n'entend le rire africain ? qui n'imagine le cinéma africain d'abord comme comique ? Pour cela, on se réfère sans difficultés à tous les Africains, avec, par exemple, le petit Boshiman des "Dieux sont tombés sur la tête"" ( et tous les films de Jamie Uys qui, grâce au burlesque, ont su briser les barrières des distributeurs). Mais Jamie Uys est un cinéaste sud-africain blanc, formés aux USA, réalisant ses films les plus connus non en Afrique du Sud, mais dans le libéral Botswana[21]".

Nous pouvons noter l'absence de toute référence à l'apartheid dans cet article. Oubli révélateur ?

Il va nous falloir évoquer l'isolement dont fait l'objet l'Afrique du Sud à cette époque pour comprendre le choix de Jamie Uys de poursuivre sa carrière dans le "libéral Botswana"…

 

11.5.                   "Les Dieux…" ou comment contourner l'embargo qui isole un régime raciste

Les Afrikaners sont néanmoins ébranlés dans les années 80, par trois facteurs qui remettent en cause leur foi dans la suprématie naturelle des Afrikaans: les condamnations internationales dont l'Afrique du Sud fait l'objet pour sa politique d'apartheid (en 1973, une convention internationale votée par l'assemblée générale des Nations Unies qualifie l'apartheid de crime contre l'humanité ) [] la montée de la contestation interne des Noirs à partir de 1976; l'opposition grandissante des pasteurs afrikaans, issus de l'église réformée hollandaise (qui condamne l'apartheid en 1986).

Le gouvernement sud-africain, soumis progressivement à des embargos depuis les années 70 (le 4 novembre 1977, le Conseil de sécurité de l'ONU lui-même décida d'ordonner des sanctions économiques à l'égard de l'Afrique du Sud), développe tout un système permettant de contourner les sanctions économiques et industrielles en s'appuyant notamment sur l'internationalisation des grands groupes financiers ou industriels, d'investissements dits off shore et sur des partenaires politico-militaires (Israël et Taiwan en particulier). Le capital afrikaans (majoritaire dans les groupes SANLAM, ABSA,) contribue notamment à cette stratégie économique et politique destinée à préserver la domination politique de la communauté blanche.

 

Les dieux sont tombés sur la tête, réalisé en anglais, a été exploité à l'exportation sous la licence botswanaise pour contourner l'embargo qui frappait alors le régime d'Afrique du Sud !

Seul (mais, connaissant son immense talent, ce n'est pas une surprise !) le critique de Libération, Serge Daney, évite le piège : "(…) C'est par un drôle de tour de passe-passe qu'on dit de ce film qu'il vient du Botswana. Oui comme Borg [célèbre joueur de tennis suédois] vient de Monaco. On dédouane le film d'une étiquette peu vendeuse (film blanc sud-africain) en précipitant tout le monde sur un atlas de poche. Or le Botswana, c'est triste pour lui, n'a pas de cinéma…"[22].

 

12.  Dans ce combat contre le racisme, quelques films  dénoncent l'apartheid

Dernière tombe à Dimbaza, de Nana Mahomo (1972)
Tourné clandestinement, ce documentaire récompensé par de multiples prix témoigne des conditions de vie inhumaines des Noirs dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, plus particulièrement à Dimbaza, un bidonville d’internement où les enfants meurent de malnutrition.

L'Afrique du Sud nous appartient, de Chris Austin  (1979)

A l'aide de portraits sur le vif de simples femmes noires, le film dépeint les différents niveaux de la lutte de la femme noire pour la dignité humaine face à l'apartheid. Ce film a été tourné clandestinement.

 

D'autres films seront réalisés sur ce thème, mais la fin de l'apartheid est proche:

Classified People, de Yolande Zauberman (1988)
Le Cri de la liberté (Cry Freedom), de Richard Attenborough (1988)
Une saison blanche et sèche (A Dry White Season), de Euzhan Palcy (1989)

13.  Cinéma et propagande : plongée dans "l'inconscient collectif"

13.1.                   Définition et Caractéristiques

 

13.1.1.  Définition :

Action exercée sur l'opinion pour l'amener à avoir certaines idées politiques et sociales, à vouloir et soutenir une politique, un gouvernement[23].

 

13.1.2.  Une action dont l'objectif est de modifier l'opinion publique.

"La propagande politique est un des phénomènes dominants du XXe siècle. Sans elle, les grands bouleversements de notre époque (la révolution communiste et le fascisme) n'auraient pas été concevables. Certes, depuis l'origine du monde, la propagande existe et joue son rôle. La propagande aujourd'hui est une technique nouvelle, qui use des moyens (télévision, radio, photographies, spectacles, utilisation intensive de symboles, affiches, cinéma, presse, etc.) que la science met à sa disposition pour convaincre et diriger les masses; c'est une technique d'ensemble, globale, cohérente"[24].

Une bonne propagande (qui sait s'adapter aux différents publics) répète inlassablement ses thèmes principaux, mais en les présentant sous des aspects variés pour ne pas lasser ("la propagande cesse d'être efficace à l'instant où sa présence devient visible" précisait Goebbels[25]).

 

13.2.                   Le cinéma, la propagande explicite et la propagande sociologique

 

13.2.1.  Le cinéma dans le cadre de la propagande explicite

Pour les régimes totalitaires, le cinéma est un élément central pour la propagande, car il a un impact important sur les masses (fonctionnement inconscient, illusion de la réalité qu'il provoque)[26]. Les nazis, dans le cadre de l'"Etat total" vont produire des films racistes, antisémites, totalement répugnants, mais aussi des actualités hebdomadaires, des documentaires, des reportages.

Le Ministère de la Propagande fut créé en 1933 : une censure de fer permettait alors de contrôler les spectacles, les médias, l'enseignement, la culture. "Goebbels et Hitler passaient des journées entières au cinéma. Et lorsque Goebbels dirigea la production d'un film, tel « Le Juif Süss » par exemple, il participa activement à toutes les phases de la réalisation[27]".

Le cinéma a servi à caricaturer l'adversaire, à le rendre haïssable.

Plus précisément, rapportent Francis Courtade et Pierre Cadars, dans le cadre de leur guerre contre l’Angleterre, les nazis vont réaliser un film à la gloire des... Boer (« Ohm Krüger » / Le Président Kruger, réalisé pour la Tobis en 1941 par Hans Steinhoff, avec Emil Jannings dans le rôle titre). Fin du film : Alors que les soldats anglais  parquent les Boers dans des camps de concentration, les affament et au final les massacrent, le film se conclut par un discours du Président Kruger, depuis sa chambre d’hôtel en Suisse : «Voilà comment l’Angleterre a soumis notre petit peuple par les moyens les plus cruels. Mais des peuples grands et puissants se lèveront contre la tyrannie britannique. Ils écraseront l’Angleterre. Dieu sera avec eux, alors la route sera ouverte vers un monde meilleur ».

Dans ce film de propagande produit par les Nazis, les Noirs correspondent (sans surprise) aux stéréotypes habituels. Autre extrait du film : «Les Noirs se sont révoltés. Chez les Noirs. Danses guerrières. Case du chef. Le chef, revêtu d’un uniforme anglais, met la dernière main à sa toilette. Au mur, un portrait de la reine Victoria. Colère de Kruger. Il va aux fusils alignés contre le mur. « Je te fais écorcher vif et je te transforme en peau de tambour si tu ne me dis pas qui t’a donné ces fusils ! » Le chef cède. Discours du chef, puis de Kruger (dans le dialecte local) aux noirs assemblés »[28].

 

13.2.2.  Le cinéma dans le cadre de la propagande "sociologique" ou propagande "douce"

On peut aussi envisager la propagande d'un point de vue global, intégrant tout ce qui tend – et à notre insu – à nous imposer des modèles de comportement. Lorsque Jamie UYS, cinéaste afrikaner, réalise une "comédie", il le fait avec certaines intentions expresses et délibérées (connaître le succès auprès du public, faire rire, être reconnu par les autres cinéastes, etc.). Ces intentions ne constituent pas un élément de propagande. L'élément de propagande se trouve dans le fait que ce cinéaste, dans son film, exprime (en maîtrisant plus ou moins ce processus), le mode de vie, tenu pour  "normal" et évident, des Blancs d'Afrique du Sud. Par le moyen de structures économiques, sociales, politiques, se constitue et se renforce une certaine idéologie qui a pour fonction d'adapter et d'intégrer les individus (Blancs et non-Blancs) à cette société. Cette propagande ne s'exprime pas par des mots d'ordre, des slogans, des intentions clairement énoncées. Elle se constitue par une sorte de climat, d'ambiance, qui agit de façon inconsciente sur les individus. Chacun d'entre nous peut même l'exprimer comme une opinion personnelle ("les bons sauvages sont au fond plus raisonnables que les Blancs civilisés") ou "(les Noirs auront toujours besoin de la technologie des Blancs pour se développer"), preuve que le message idéologique a été parfaitement intégré. La propagande sociologique va révéler, mettre à jour, des stéréotypes, des "évidences", des "hiérarchies entre les races" enfouies dans l'inconscient, mais qui ne demandent qu'à être réactivées. Le cinéma est aussi un processus de socialisation, un élément du "vivre-ensemble", pour le meilleur et pour le pire !

 

13.3.                   Quand l'Afrique du Sud recourt à la propagande explicite par le cinéma

L'Afrique du Sud a inévitablement des problèmes avec son image de marque dans le monde où sa politique d'apartheid inspire l'horreur. Pour tenter de l'améliorer, elle recourt à deux types de documentaires : les premiers sont conçus dans l'optique de justifier ses pratiques à l'étranger (c'est un des rôles principaux du Ministère de l'Information et des Affaires étrangères), tandis que d'autres visent à convaincre les Noirs d'accepter le statut qui leur est fait dans les homelands

La marque distinctive de ces films est leur mode d'énonciation : une voix off anonyme qui représente la "connaissance". Cette voix représentant "l'Autorité", les spectateurs sont induits à conclure qu'il s'agit d'une authentique description. La relation présentateur public ne se fonde pas sur une démonstration, mais sur une identité émotionnelle. Les films du Ministère de l'Information tissent une trame délicate, utilisant l'"évidence" visuelle de  la "réalité" sélectionnée[29].

En 1980 (année de réalisation des "Dieux…), face aux troubles incessants dans le monde du travail et aux boycottages d'écoles, le ministère produit "A place called Soweto" qui donne une image positive d'une communauté urbaine soi-disant prospère, sans que la population de Soweto ait eu la possibilité de s'exprimer…

 

14.  Le passé colonial de la France : une mémoire effacée, une plaie toujours ouverte ?

 

14.1.                   « Egalité, Fraternité » certes, mais  quelques faits révèlent un malaise certain...

 

§         1931 : Dans le cadre de l'exposition coloniale, présentation au public parisien d'un "village nègre" ou "zoo humain"

§         Election présidentielle de 2002 (premier tour) : 5,467 millions de Français (19,2 % des suffrages exprimés) font confiance à l'extrême droite xénophobe (M. Le Pen et M. Mégret).

§         Article 4 de la Loi du 23 Février 2005 : "Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit".

§         Mars 2006 : une information stupéfiante fait l'effet d'une bombe dans le petit monde des médias français. Pendant les vacances de Patrick Poivre d'Arvor, c'est un journaliste… Noir (Harry Roselmack) qui va dorénavant présenter le Journal télévisé de TF1 !

§         « Des bleus et des blessures : « On nous dit que l’Equipe de France de foot est adorée de tous parce qu’elle est « black, blanc, beur » ; en fait, aujourd’hui, elle et « black, black, black » ce qui fait ricaner toute l’Europe » : Alain Finkielkraut, novembre 2005. « Dans cette équipe, il y a neuf blacks sur onze. La normalité serait qu’il y en ait trois ou quatre [...]. J’ai honte pour ce pays ». Georges Frêche, ex-Député-maire socialiste, novembre 2006 »[30].

§         2007 : création d'un Ministère  de "l'Immigration, de l'Intégration, de L'IDENTITE NATIONALE et du Développement solidaire". "Au ministère de l'Immigration, le nombre de reconduites à la frontière fait partie des critères d'évaluation"[31].

 

14.2.                   Le cinéma colonial : des héros magnifiques au service d’une mission civilisatrice

"La naissance du cinéma a été contemporaine de l'apogée du colonialisme : au début du siècle, la France et l'Allemagne se partagent l'Afrique. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que les films d'aventures exotiques hollywoodiens rendent hommage à "l'héroïsme" de l'explorateur blanc (on passe pudiquement sur les massacres qui ont permis l'établissement des occidentaux…) qui triomphe de "l'indigène sauvage".

C’est ainsi que Jean de Baroncelli réalise en 1939 « L’homme du Niger », (avec Victor Francen et Harry Baur), l’histoire édifiante d’un médecin dévoué qui se sacrifie à ses malades africains. « Ce film procède à la fois du documentaire et du drame, brossant à l’envie le portrait de quelques apôtres de la colonisation, un militaire, un ingénieur et un médecin [32]».

Dans les années 70, les conflits qui déchirèrent de nombreux pays africains continuèrent à inspirer d'innombrables films de guerre. Dans le rôle du héros, le mercenaire a pris le pas sur le général impérialiste et le colon, mais l'idéologie, en fin de compte, reste la même. "Les oies sauvages" (film anglais de1978) nous montre Richard Burton, Roger Moore et Richard Harris comme de "braves types", tandis que les Noirs, combattants des luttes nationales, restent les ennemis à abattre"[33].

Hélas, les stéréotypes véhiculés par le cinéma français ne vont pas contribuer à rapprocher les peuples :  "Les Maghrébins apparaissent sur l'écran des Européens à travers deux caricatures : ou bien ils sont confinés au statut de simple élément du décor, au même titre que le palmier, le chameau et la mosquée, ou bien ils sont les vilains que leur méchanceté congénitale pousse à se dresser contre les bienfaits de la mission civilisatrice de la France : le regard sournois, la barbichette vicelarde, ils sont toujours prêts, piqués par leur fanatisme religieux, à dégainer le poignard courbé qui pend à leur ceinture[34]".

 

15.  La France de 1983 : "Tu n’as – presque - rien vu à Johannesburg !!! »

 

15.1.                   Les deux affiches du film ou comment "effacer" des Blancs trop présents.

 

15.1.1.  l'affiche de 1982

Au centre de l'affiche, un grand arbre. Devant cet arbre les deux héros blancs (vétérinaire et institutrice) se sourient. Loin de poser, immergés dans la végétation, leur attitude est "décalée" (elle ne porte qu'un soutier-gorge très décolleté). Par montage photographique, un singe semble perché à la fois dans les hauteurs de l'arbre et sur la tête du vétérinaire qui s'incline légèrement. Dans l'angle gauche de l'affiche, un groupe de Noirs se tient en embuscade. Xi, le "bon sauvage", se tient debout, (en "costume de "bon sauvage", écrasé par un soleil brûlant), dans la partie inférieure gauche de l'affiche. Le titre du film couvre ses jambes. La place de Xi n'est pas négligeable, mais c'est bien le couple Blanc qui occupe symboliquement le centre de l'affiche. La droite de l'affiche est occupée par une voiture qui semble suspendue à l'arbre, un homme prisonnier transporté sur un tronc d'arbre et un animal sauvage. Les tonalités sont très naturelles (vert de l'arbre – jaune ocre du fond). Le titre du film s'inscrit en rouge vif au bas de l'image (caractères légèrement ascendants). En bas à droite de l'image, en dehors du cadre "africain", en caractères peu lisibles, on trouve le générique du film (réalisateur, acteurs, et…). En haut de l'affiche, très lisible, est inscrit ;"Grand prix du festival d'humour – Chamrousse – 1982).

 

15.1.2.  Une nouvelle affiche sur la version DVD

La tête de Xi occupe la moitié gauche de l'affiche (son visage est légèrement coupé dans sa partie gauche). Il est notre amical complice. Il nous regarde et sourit largement découvrant des dents, blanches et sans défaut. Son cou est découvert; il est coiffé comme un héros de série nord-américaine, l'éclairage de ses traits est agréable, équilibré : la couleur de sa peau paraît donc plus claire que dans la première affiche. Dans sa main gauche, Xi tient une bouteille vide. Cette bouteille porte la mention, très lisible : "Coca-Cola". Le fond de la photo représente un ciel bleu très clair, avec quelques nuages diffus. Le titre du film est indiqué (en caractères "orange") en haut de l'affiche. Le "ê" de tête est renversé. Le couple "Blanc", au centre de la première affiche, les références explicites à l'Afrique (population, faune, flore, couleurs) ont été effacés !… L'affiche synthétise le nouveau "message" du film : la "culture" occidentale et le "bon sauvage", au final si proche de nous, si loin de l'Afrique...

 

15.2.                   La réception du film par la presse française en 1983 : de la Gauche à la Droite, « que du Bonheur » !

 

15.2.1.  Petit panorama critique

Alors que les actualités télévisées de l’époque montraient au monde horrifié des Noirs arrêtés, incarcérés, réprimés... la critique cinématographique (tous bords confondus) découvrait, émerveillée, le charme du cinéma d’Afrique australe. Et pourtant… "Il doit être clair qu'un bon critique est toujours peu ou prou un analyste, au moins en puissance, et qu'une de ses qualités est précisément son pouvoir d'attention envers les détails. Toutefois la myopie analytique peut se transformer en aveuglement…[35]".

 

§         Guy Gauthier ("La Revue du Cinéma – Janvier 1983) : "Jamie Uys a réalisé de nombreux films dans son pays natal, l'Afrique du Sud. Le dossier de presse ne dit pas qu'elles étaient ses raisons de quitter l'opulente Afrique du Sud pour l'Etat voisin du Botswana. (…) Tour à tour émouvants et drôles, les rapports entre le bon sauvage et le savant naïf ont cette épaisseur des grands personnages de comédie, archétypaux et singuliers à la fois".

 

§         Anne Tarqui ("Cinéma 83" – Févier 1983) : "Décrivant le choc de deux mondes, Jamie Uys a choisi le ton de la comédie : le spectateur n'aura donc droit à aucun jugement moral. (…) Quelques difficultés décrites dans le film ont été rencontrées pendant le tournage : Xao, le Bushmen interprète de Xi, ne connaissait ni le mot travail ni le mot salaire…".

 

§         Claude Baignères ("Le Figaro" – 21/01/1983) : "Ce film nous arrive du Botswana, un état quelque part en bas à droite de l'Afrique. Il s'agit d'humour anglais, revivifié, galvanisé par un pays neuf.(…) Jamie Uys est un bienfaiteur de l'humanité."

 

§         Marie-Francoise Leclère ("Le Point" – 26/06/1983) : "Le Botswana, c'est tout droit en descendant l'Afrique. (…) Jamie Uys est prophète en son pays. Né à Bocksburg, près de Johannesbourg, dans une famille d'instituteurs, il fait des études de sciences à Prétoria, devient mineur, puis à son tour instituteur et enfin fermier. En 1949, son frère lui donne une caméra 16 mm d'occasion. (…) Le film est un triomphe public; à ce miracle, on aimerait trouver une explication : style coup de cœur, universalité des grands sentiments, bonheur des premiers matins du monde… et des premières images du cinéma".

 

§         Alain Riou ("Le Matin de Paris" – 19/01/1983) : "La projection en France des "Dieux…" est, dans le monde du cinéma, un véritable événement : c'est l'entrée chez nous du cinéma d'Afrique australe, par l'entremise du Botswana, Etat associé au Commonwealth. (…) Ce film est une leçon de sagesse. Et de cinéma".

 

§         Anne de Gaspéri "Le quotidien de Paris" – 27/01/1983) : (…) "N'hésitez pas à suivre l'itinéraire de cette farce désopilante et astucieuse, une admirable satire de nos civilisations automatisées, entre Keaton et Tati, plus un grain de folie africaine".

 

§         "Pourquoi ?" – Mars 1983 : "Les Dieux…" est une comédie bien menée, variée, pleine de rythme, diablement agréable".

 

§         Jean Collet "Etudes" – Mars 1983 : (…) Il y a ici un bonheur de filmer qui ne s'embarrasse d'aucune contrainte. Innocence, légèreté, grâce d'un jeu qui va plus loin qu'il n'y paraît, emporté par la force décapante et tonique de l'humour. (…) Quelle pudeur, quelle élégance!"

 

§         Michel Pérez "Le Matin de Paris" – 22/01/1983 : "Le Botswana n'abrite certes pas de nouvel Hollywood, mais il a su attirer le cinéaste sud-africain Jamie Uys, natif des environs de Johannesburg, et dont les qualité professionnelles sont irréfutables".

 

15.2.2.  Jacques Siclier, critique du journal "Le Monde", succombe lui aussi au chant ambiguë des sirènes australes…

 

Jacques Siclier[36] ("Le Monde" – 22/01/1983) : "Le Botswana est une ancienne colonie anglaise d'Afrique du Sud devenue indépendante en 1966. Donc voilà un film botswanais réalisé par un cinéaste blanc (il tourne depuis trente ans) qui en est aussi le scénariste, le producteur et le caméraman. (…) Le film de Jamie Uys a fait rire, paraît-il dans de nombreux pays. On aurait mauvaise grâce à ne pas, au moins, sourire".

 

J'ai réalisé cette analyse des "Dieux sont tombés sur la tête" en 1986. A l'époque, j'ai fait parvenir le résultat de mes réflexions à Jacques Siclier, au journal le Monde. Il m'a répondu par courrier[37] de la manière suivante : "Monsieur, rangeant des papiers avant de partir en vacances, je me suis aperçu que je n'ai jamais répondu à votre lettre du 28 avril. J'en suis confus. Je viens d'ailleurs de relire l'article concernant l'analyse des "Dieux sont tombés sur la tête" et j'ai trouvé dans votre travail beaucoup de choses qui n'étaient pas dans mon papier. Vaste champ de réflexion… Très sincèrement, je vous félicite pour ce travail. Croyez Monsieur à mes bien sincères sentiments".

 

 

15.3.                   Victoire de la "gauche", "main tendue" au Tiers-Monde et condamnation de l'apartheid

Mai 1981 : une majorité de la "gauche" socialo-communiste amène François Mitterrand à la Présidence de la République. Au sommet franco-africain de novembre 1981, il déclara à la totalité des chefs d'Etat africains qu'il ne saurait concevoir l'action de la France dans leurs pays sans la justice. «Nous nous tiendrons à vos côtés, leur promit-il, pour bannir le tragique spectacle de la violence, de la répression et, dans combien d'endroits du monde, du colonialisme et de l'apartheid.»

[En Mai 2001, à l’initiative de la Député guyanaise Christine Taubira, la France reconnaît l’esclavage et la traite négrière comme crimes contre l’Humanité].

 

15.4.                   Hypothèses concernant la réception du film en 1983

(…)"Les films s'adressent indistinctement à tous les milieux (admettons-le provisoirement) mais les configurations de signes qu'ils proposent sont accueillies et interprétées de manière particulière dans chaque groupe[38]".

 

§         Pour les "Paternalistes » : stéréotypes habituels du cinéma colonial ( les Blancs seuls sont porteurs de Civilisation, les Noirs sont au mieux des « grands enfants » qu’il faut protéger, au pire des terroristes sanguinaires qu’il convient de combattre. Au final, nul besoin de se mobiliser : « chacun  (Blancs et Noirs) est à sa place » !

 

§         Pour les "Défenseurs des Droits de l'Homme » : le Blanc a mis en place une société presque parfaite, mais qui pourrait causer quelques désagréments (problèmes écologiques ou excès d’individualisme). Le contact avec le « bon sauvage », si « sage », si proche de la Nature, ne peut qu’être bénéfique pour se « régénérer » (mais, passé le temps de l’action commune, de « l’aventure », chacun revient dans sa civilisation, « à sa place » ; il reste, pour les Blancs de merveilleux et rafraîchissants souvenirs, des images de vacances exotiques....). Nul besoin de se mobiliser, de faire preuve d’un engagement  politique particulier, puisque la situation finale est désormais apaisée.

 

§         Pour tous (près de six millions de Français qui ont vu le film...) : dans notre tradition française d'universalisme abstrait, paradoxalement, les deux discours peuvent fusionner plus ou moins complètement ; c’est ce qui explique sans doute le succès du film, qui balaie largement le spectre des opinions et des sensibilités sur l’Afrique et ses habitants, mais tout en douceur : chacun observe les visions du monde de « l’autre camp », mais la fiction « humoristique »  anesthésie au final les mises en garde de l’esprit critique. En 1983, la « repentance » n’est pas encore à l’ordre du jour ; en 1983, Nelson Mandela est déjà en prison pour défendre son idée d'égalité entre les races (qui est aussi l’idéal de notre République !) depuis plus de vingt ans…

 

16.   Conclusion : l'analyse de film, une discipline à part entière !

On comprend mieux maintenant le contexte particulier dans lequel ce film a été réalisé. Il est tout à fait surprenant de constater combien les critiques de cinéma de l'époque (à l'exception notable de Serge Daney) ont refusé de voir, et donc d'analyser comment "Les Dieux…" reflétaient au final (certes, en les édulcorant, en les rendant plus présentables), les thèses justifiant la discrimination raciale en Afrique du Sud. Il est aussi surprenant de découvrir, en 2008, que des enseignants utilisent ce matériau filmique sans avoir mis en place le travail qui semble prioritaire, celui de l'analyse du film.

Emettons l'hypothèse que les films, auxquels nous accédons avec tant de facilité aujourd'hui,  doivent faire l'objet (comme un document historique, une carte de géographie, une fleur ou la manière de se déplacer dans l'eau) de théories et d'outils d'analyse spécifiques. Le cinéma, porte d'entrée royale dans l'imaginaire social, passe d'abord par une société qui produit des films, et qui les consomme par la suite.

Comment pourrait-on oublier que de nombreux états totalitaires ont réalisé de savoureuses comédies ou des films d'aventure follement divertissants dans le cadre de propagandes visant à conditionner leurs spectateurs ? Analyser les films, c'est d'abord effectuer un travail d'historien ("Interroger la société, se mettre à son écoute, tel est à mon avis, le premier devoir de l'historien[39]"). On peut alors considérer le film comme un complexe entier et original de significations, un peu à la manière d'"un puzzle dont le véritable sens apparaît peu à peu. Bien évidemment, ce travail d'analyse nécessite de mobiliser les autres disciplines des sciences humaines ! On peut espérer, en 2008, que cet enjeu culturel majeur se renforce encore dans la formation initiale des enseignants… ("la finalité de l'école est de permettre à chacun de participer au jeu de la construction des personnes. L'important, c'est la rencontre[40] ).

Par ailleurs, alors que notre planète, en ce début de 21° siècle connaît des tension aggravées ("émeutes de la faim"), est-il utopique d'espérer que, dans le cadre de l'Education, le cinéma lui aussi puisse exalter les vertus du métissage et du partage des cultures ?

 

 

Gérard Hernandez (Lauréat de l'accréditation en Cinéma-Audiovisuel)

Enseignant-documentaliste au collège François Mauriac de Saint-Médard en Jalles (33).

 Article rédigé en 1986 – (réactualisé en  2008)

Article réalisé avec la documentation de l'espace "Cinéma –Histoire" de la Médiathèque de Pessac (33).

 

[Cet article est dédié à la mémoire de Saartjie Baartman – femme bochiman qui fut exhibée par son maître, petit fermier d’Afrique du Sud, dans les foires européennes. Présentée au public comme une « semi-guenon », elle mourut à Paris en 1815 et son corps fut disséqué par notre grand naturaliste Cuvier. Les organes de Saartjie Baartman sont restés trop longtemps sur une étagère semi oubliée du musée de l’Homme. Cette femme  est plus connue par son surnom : « la Vénus Hottentote [41]».

 



[1] Ferro, Marc (sous la direction de) – « Le livre noir du colonialisme » - Robert Laffont -2003.

[2] Davis, Peter – "Les dieux sont tombés sur la tête : délices et ambiguïtés de la position du missionnaire" in CinemAction 39 – Cerf - 1986

[3] Rapp, Bernard (sous la direction de) – "Dictionnaire mondial des films" – Larousse – 1991.

[4] Tulard, Jean – "Guide des films" – Robert Laffont – collection Bouquins – 2002.

[5] Wieviorka, michel – La République, la colonisation et après – "La fracture coloniale" – La Découverte – 2005.

[6] Mai 2008 : des violences xénophobes font une vingtaine de morts et entraînent le déplacement de 15 000 personnes.

[7] Ferro, Marc – La colonisation française, une histoire inaudible – "La fracture coloniale" – La Découverte - 2005

[8] Vanoye, Francis – Goliot-Lété, Anne – "Précis d'analyse filmique" – Nathan Université – 1992.

[9] http://cinehig.clionautes.org

[10] Philosophie et spiritualité – http://sergecar.club.fr

[11] Article "Afrique du Sud" – Encyclopédie AXIS – Hachette.

[12] Article "Afrique du Sud" – Encyclopedia Universalis.

[13] Article "Botswana" – Encyclopedia Universalis – 1983.

[14] Haustrate, Gaston – Pays africains, rien de vraiment changé sous le soleil – "Guide du cinéma mondial" – Tome 2 – Syros – 1997.

[15] Article Jamie Uis – encyclopédie Wikipédia.

[16] Tomaselli, K. –le rôle de la Jamie Uys Film Company – "Le cinéma sud-africain est-il tombé sur la tête ?" – CinémAction 39 – Cerf – 1986.

[17] Dr Martin Botha Département de Communication Université d'Afrique du Sud - Traduit de l'anglais par Jean-François Cornu – Festival des trois continents – Nantes - 2005

[18] Tomaselli, Keyan – L'évolution du cinéma sud-africain - "Le cinéma sud-africain est-il tombé sur la tête ?" CinémAction 39 – Cerf  - 1986.

[19] Labarrère, André – Le cinéma en Afrique du Sud – "Atlas du cinéma" – Le livre de Poche – La Pochothèque – 2002.

[20] Convents, Guido – "l'Afrique ? Quel cinéma" – Africalia / EPO - 2003

[21] Haffner, Pierre – En Afrique, les cinéastes ne sont pas tombés sur la tête – "Le comique à l'écran" – CinémAction 82 – Corlet Télérama – 1997.

[22] Daney, Serge – Veld side story – "Libération" – 29/01/1983.

[23] Rey, Alain (édition revue et enrichie par) – "Le grand Robert de la langue française" - 1986

[24] Domenach, Jean-Marie – "La propagande politique" – PUF – Que sais-je 448 – 1973.

[25] Liandrat-Guigues, suzanne – Leutrat, Jean-Louis – Penser le cinéma – Kliencksieck – Etudes – 2001.

[26] Marty, Alain – Le cinéma et la propagande – "La revue du cinéma" n°325 – Février 1978.

[27] Ferro, Marc – Cinéma et Histoire – Denoël /Gonthier – Mediations – 1977.

[28] Courtade, Francis – Cadars, Pierre – « Histoire du cinéma nazi » - Eric Losfeld – collection cinémathèque de Toulouse - 1972

[29] Steenveld, Lynette – Les documentaires de propagande – "le cinéma africain est-il tombé sur la tête ?" CinémAction 39 – Cerf – 1986.

[30] Leclère, Thierry – Comment les joueurs noirs de l’équipe de France de foot vivent le racisme – Télérama n°3046 – 28/05/2008

[31] Bommelaer, Claire – L'évaluation des Ministres se fait dans la discrétion – "Le Figaro" – 04/04/2008

[32] Dallet, Sylvie – Filmer les colonies, filtrer le colonialisme – « Le livre noir du colonialisme » - Robert Laffont – 2003.

[33] Le cinéma occidental face au Tiers-Monde – "Le Cinéma" – Volume 7 – Editions Atlas – 1983.

[34] Boulanger, Pierre – "le cinéma colonial" – Cinéma 2000 – Seghers – 1975.

[35] Aumont, Jacques – Marie, Michel – "L'analyse des films" – Nathan – Université – 1988.

[36] Jacques Siclier est un critique de grand talent et  un spécialiste reconnu pour, notamment,  son travail sur le cinéma de la France de Pétain.

[37] Lettre du 30 juillet 1986.

[38] Sorlin, Pierre – "Sociologie du cinéma" – Aubier – collection historique – 1977.

[39] Ferro, Marc – "Cinéma et Histoire" – Gonthier – Médiations – 1975.

[40] Jacquard, Albert – "Nouvelle petite philosophie" – Stock – 2005.

[41] Coquery-Vidrovitch, Cécile –  Le postulat de la supériorité blanche et de l’infériorité noire  - opus cité.


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